Le harcèlement sexuel, une affaire de pouvoir et d’abus de pouvoir

Claude Steiner, analyste transactionnel américain, dans son livre « L’autre face du pouvoir »[1], a décrit de manière très complète les rapports de force et de contrôle entre les personnes et proposé des stratégies pour les limiter et en sortir. Il s’intéresse en effet à l’aspect psychologique et sociétal de la domination sur l’autre et propose des solutions de résistance face à ce qu’il nomme « les jeux de pouvoir ». Ces jeux de pouvoir sont conscients, délibérés, appris dès l’enfance. Il s’agit de forcer l’autre, d’obtenir de lui quelque chose qu’il ne  donnerait pas même si on le demandait. Ceux qui détiennent un pouvoir font tout pour le garder, c’est pourquoi malgré les sérieux progrès obtenus par elles ces cinquante dernières années, « les femmes du monde entier  continuent à mener une vie sous le signe de la persécution, de la pauvreté et de la dégradation, situation inchangée au cours de siècles ». D’où l’importance de regarder de près comment ça fonctionne que ce soit dans la rue, dans la famille ou au travail.

 Sa grille d’identification peut être utile pour les victimes. Il distingue en effet plusieurs catégories dans l’exercice du pouvoir sur l’autre :

  • le pouvoir physique qui s’exerce par le corps
  • et le pouvoir psychologique qui passe par les mots.

Dans chacune de ces deux catégories l’exercice du pouvoir peut être grossier, donc visible ou subtil et plus difficile à identifier et à décrire.

 Cette grille s ‘applique à la sexualité, la description du mécanisme de domination étant particulièrement éclairante. Elle peut aider les victimes à décrire ce qu’elles subissent.

Dans la catégorie des jeux de pouvoir physiques où l’on utilise son corps, quand ils sont grossiers et violents, ce sont les coups, la menace de mort avec une arme, l’agression de nature sexuelle comme le viol. Ce sont les seuls qui sont considérés comme relevant du tribunal. Face à ce type de situation, il est légitime de vouloir d’abord sauver sa vie.

Quand ils sont subtils le corps est utilisé pour faire pression et intimider : barrer le passage, toucher l’autre comme si de rien n’était, envahir son espace ; le positionnement dans l’espace (pensons au rôle de l’estrade dans les classes, à la disposition des meubles dans un bureau destinée à faire en sorte que l’autre se sente fragilisé) mais aussi le luxe des vêtements, prolongement du corps, renforcent les effets de pouvoir comme source potentielle de domination.

Le volant psychologique grossier c’est la menace verbale orale ou écrite, les injures, le chantage (vous perdrez votre boulot  si…!), les propositions sexuelles grossières, les jeux de mots provocants ou dévalorisants, les mensonge. Toujours difficile à prouver si on n’a pas gardé de trace physique des messages.

Les pressions psychologiques subtiles sont plus difficiles à caractériser : plaisanteries, allusions, jeux de mots, histoires à double sens, irruption du sexuel dans le domaine professionnel, mensonges par omission, conditionnement publicitaire.

Steiner pense qu’une majorité d’entre nous est entrainée à obéir depuis l’enfance et à se soumettre à ceux qui ont le pouvoir. C’est en rapport avec la structure familiale de type patriarcal qui donne raison aux mâles dans la vie quotidienne du petit enfant. Pour réussir dans une société de compétition, on exploite la faiblesse de l’autre. Et les prédateurs devinent à qui s’attaquer et qui éviter. Son livre nous enseigne comment, à titre personnel,  se libérer du contrôle subi mais aussi de la tentation de contrôler l’autre.

Pour celles et ceux qui refusent de devenir victimes, il s’agit d’identifier le jeu de pouvoir, de faire dévier la manœuvre et de choisir une stratégie créative en guise de réponse. Le travail passe par le renforcement de la conscience de soi, de ses droits et de sa valeur pour ne pas partir battue d’avance. Il faut refuser de continuer à être une victime et se dire dans sa tête : Je ne me laisserai pas faire !

Dans le cas du harcèlement sexuel, regardons en effet ce qui se passe quand un homme fait pression sur une femme pour obtenir quelque chose qu’elle refuse : soit elle  cède parce qu’elle est vulnérable (elle ne voit pas où est le problème, se sent obligée d’obéir sans faire d’histoires, ou encore elle  refuse clairement et fait un peu de bruit. Dans ce cas, il augmente la pression. C’est le plus fort qui gagne. La protestation est limitée à cause de la pression externe et interne qui pèse sur les femmes en matière de sexualité : on ne fait pas de bruit, on est sage, on est douce et raisonnable ; celle qui attitre l’attention est coupable. Or il faut peut-être apprendre à contre-attaquer. Voyons comment.

Il y a des femmes réputées pour ne pas se laisser faire  et qui répondent à l’attaque par l’attaque par exemple en giflant un malotru ou en lui donnant un coup de pied là où ça fait mal. Pour réagir en attaquant  il faut dépasser la crainte du scandale, des hurlements, de la violence verbale. Crier, s’indigner, attirer l’attention et semer la peur dans le camp adverse n’est pas à la portée de la plupart des femmes à cause de leur éducation. Si elles veulent se lancer là-dedans il leur faudra avoir de bonnes raisons (se faire respecter en est une) et s’entraîner. Il faut donc au départ sortir de la position de victime alors même qu’on subit la situation et prendre le risque « insupportable » de celle de « persécutrice mal élevée ».

Un bon exemple de situation exceptionnelle d’escalade se trouve dans le film jubilatoire « La journée de la jupe » où Isabelle Adjani, prof de banlieue jusqu’ici acharnée à procurer à ses élèves éducation et connaissances, armée d’un revolver, disait enfin à sa classe réunie dans la salle de sport, où elle s’était enfermée avec eux, tout ce qu’elle était censée leur enseigner et qu’ils étaient obligés d’écouter, sous la menace. Tout le monde n’a pas un revolver pour inverser le rapport de force, mais les femmes qui pratiquent des sports de combat peuvent créer la surprise quand on les attaque.

Contre-attaquer verbalement demande de l’assurance. Marlène Schiappa en est un bon exemple. Interrompue à la tribune  par les cris de députés hostiles quand elle défendait les droits des femmes elle leur a sorti « Gardez vos nerfs ! ». La réplique les a fait taire.

En dehors de se soumettre ou d’attaquer en retour, y-a-il d’autres  choix ? Steiner croit que oui, mais cela ne concerne pas la violence physique où la victime est le plus souvent impuissante, les plus forts choisissant plutôt les plus faibles comme victimes. Sont concernées les autres formes de jeu de pouvoir : la forme physique subtile où l’on joue de son corps pour impressionner l’autre et les formes psychologiques grossières et subtiles qui utilisent les mots.

Quand le rapport de force est défavorable, Claude Steiner conseille la coopération. Elle suppose de se situer à égalité pour négocier et que chacun cherche son intérêt et accepte que l’autre suive aussi son intérêt.  Il arrive qu’une personne agressée arrive à discuter avec son agresseur. On aurait intérêt à creuser ce type de possibilité. Steiner envisage aussi une stratégie de lâcher prise qui revient à sortir des rapports de force. Elle implique de renoncer à la relation dès qu’elle ne convient pas. Sortir de la relation de pouvoir entre homme et femme signifie qu’on est de même force et qu’on va créer d’autres types de relations. C’est là qu’intervient la créativité. Elle se pratique dans les groupes de développement personnel.

Le travail effectué depuis quelques années par des associations d’aide aux femmes va dans ce sens. Il a l’avantage d’être collectif et de chercher à mobiliser les victimes potentielles.

En ce qui concerne les lieux de travail, une première piste  est de d’enseigner la loi et de la rappeler : afficher les peines encourues, distribuer des documents les rappelant, donner les définitions des abus sexuels, rappeler les règles de déontologie, informer sur les aides aux victimes. Sur le lieu de travail, la place est au travail. Ailleurs ce qu’il fait regarde chacun. Un autre choix : s’appuyer sur la solidarité militante des autres femmes, des collègues  et des amis au travers des réseaux, des lieux d’écoute et de partage. Ce milieu nourricier et combattif protège et soutient.

L’information des filles et des garçons, la dénonciation des abus sont essentiels : Les travaux d’éducation des associations sont intéressants : je pense à celle qui avait installé à Bruxelles des panneaux d’affichage où des femmes venaient écrire les injures dont elles étaient abreuvées dans la rue. L’étendue des agressions est alors apparue.  Il doit aussi être possible de conduire des groupes de parole où les unes et les autres confieront comment elles ont réussi à déjouer un harcèlement, comment elles ont maitrisé leur peur.

Quand des garçons interrogés répondent que les filles cherchent à obtenir leur attention et leurs remarques en s’habillant de manière provocante, elles répondent qu’elles s’habillent pour elles et pas pour leur plaire, ce qui n’empêche pas certaines erreurs de jugement car vouloir à tout prix casser les codes du milieu comporte des risques. Si les garçons croient sincèrement qu’elles envoient des signaux pour être sexuellement sollicitées et bousculées, c’est qu’ils sont prisonniers de leurs représentations des femmes, mais elles aussi ont à réfléchir sur l’adaptation raisonnable en milieu hostile.  Se parler et s’écouter dans un cadre où l’on peut s’entendre les uns les autres serait une bonne chose.

Je crois beaucoup aux groupes de parole où l’on prend de l’assurance, où l’on échange idées et recettes, tout en se soutenant. Les jeux de rôle permettent de se mettre concrètement à la place des autres, d’élargir sa vision du monde et  de créer du nouveau.

Dans un autre texte j’ai abordé la zone grise de la séduction au nom de laquelle certaines femmes rejettent le combat féministe.

[1] Claude Steiner : L’autre face du pouvoir, version française : Desclée de Brouwer 1995

La séduction, une zone grise 

J’ai entendu des femmes exprimer la crainte que la dénonciation actuelle du harcèlement sexuel ne conduise, par ce qu’elles perçoivent comme des excès, à la fin de la séduction  « à la française ».

C’est pourquoi elles refusent l’étiquette de « féministes ». En revanche, elles sont d’accord pour dénoncer les retards et les décalages dans l’application de l’égalité des droits, ce qui est la définition même d’une position de féministe. Cela  s’explique par un déni très répandu de la réalité de la domination masculine dans notre société pourtant avancée. Ce déni est important chez les hommes qui confondent leurs privilèges avec l’effet de leurs qualités personnelles (ils sont plus forts, plus intelligents, plus aptes à commander..), mais il existe aussi chez les femmes (c’est normal parce qu’ils sont plus forts etc). Sans ce déni, on ne verrait pas tant de personnes tomber de haut en découvrant les si nombreux témoignages de harcèlement, se souvenant alors brusquement de tel ou tel événement déplaisant de leur vie, refoulé pour éviter le sentiment d’impuissance et la paralysie. En lisant les témoignages des femmes, il n’y aurait pas de prises de conscience aussi nombreuses. Si la parole des femmes se libère, c’est parce qu’elle a pu être partagée avec beaucoup d’autres femmes à partir du moment où des personnalités importantes comme les actrices, les journalistes, les militantes politiques ont osé dire ce qui ne pouvait pas l’être jusqu’alors sans risquer de voir leur réputation détruite, leur travail perdu et sans entendre accusations, dénigrement et ricanements.

La théorie selon laquelle, en France, la relation homme/femme serait toute de courtoisie et de complicité et propice aux relations amoureuses saines ne me paraît pas bien crédible en effet. Nous sommes là dans une zone grise, où l’on ne sait pas trop que croire tant les indices sont flous sur les intentions de chacun. C’est pourquoi je crois utile de regarder de près de quoi il s’agit quand on parle de séduction.

Qu’est-ce que séduire ? C’est  chercher à plaire, impulsion naturelle très partagée. La question suivante c’est : qu’est-ce qu’on cherche à obtenir de l’autre ? Cela peut être des stimulations physiques ou psychologiques, des marques d’attention ou des signes de reconnaissance qui nous font du bien, du plaisir, mais aussi du réconfort dans une mauvaise passe, du soutien dans un projet, des avantages, des faveurs…. Qu’est-ce qu’on promet  implicitement? A quoi est-ce qu’on  s’engage explicitement ? Toutes ces questions sont légitimes.

Dans les échanges de la séduction à orientation sexuelle, on dit que les hommes se risquent à faire une proposition quand ils ont perçu qu’ils en avaient reçu l’autorisation de la femme, cette autorisation étant donnée au niveau non verbal. Ce serait toujours la femme qui déciderait. Ne nous étonnons pas qu’il y ait beaucoup de malentendus .

Le problème, c’est ce qu’elle souhaite vraiment et ce qui la pousse :

  • Si c’est le simple désir de plaire, par exemple pour garder son travail ou pour créer une meilleure ambiance, le risque pour elle est de méconnaître la signification sociale donnée à son comportement. Vouloir plaire n’est pas critiquable en soi. Encore faut-il être consciente de ce qu’on cherche : des compliments, des attentions, du réconfort après une épreuve, une réassurance, une réponse sexuelle ?
  • Si c’est susciter le désir sans se sentir pour autant obligée de le satisfaire afin de flatter son image, il vaut mieux mesurer les risques. Le cas est fréquent chez les ados qui testent leur féminité sur leur entourage. Les paroles, le comportement, l’habillement, tout compte. Mais leur âge est devenu une barrière éthique dans le jeu de la séduction quand elles visent des hommes qui ne sont pas de leur âge. Pour les femmes adultes, elles sont qualifiées le plus souvent d’allumeuses et d’aguicheuses par ceux qui avaient cru comprendre que leur comportement impliquait une promesse. Savoir donc que les jeux de séduction impliquent ou non une promesse est important et que ceux qui y croient peuvent exprimer de la colère quand ils sont déçus. La promesse implicite peut concerner l’engagement. C’est le thème du film : « Séduite et abandonnée »
  • Entre adultes consentants, c’est « je veux, je ne veux pas » ; une sorte de test réciproque comme dans la danse où les corps vérifient qu’ils sont dans le même tempo. Rien n’est promis et tout peut l’être. Mais on reste dans le non-dit. C’est pourquoi je parle de zone grise : quand les situations dérapent il est facile de se réfugier derrière l’argument : elle était d’accord ! C’est elle qui m’a dragué ! Il m’avait promis. C’est un lâche !

L’accord explicité n’est pas encore complètement entré dans la culture de la drague, même si les applications sur internet permettent des rencontres clairement volontaires. La motivation de chacun n’est pas forcément claire non plus, d’où l’importance de chercher à identifier ses propres méconnaissances et de se poser la question de ses motivations :

  • Qu’est-ce que je cherche, au fond ?
  • Est-ce la bonne personne pour cela ?
  • Qu’est ce que l’autre veut ?
  • Qu’est ce que je ne veux pas ?

La dernière question est peut-être la plus importante. Séduire pour un homme en faisant pression montre le désir, qu’il juge parfois à tort valorisant pour l’autre, mais jusqu’où faire pression ? Séduire pour les femmes est un moyen d’obtenir un pouvoir qu’elles n’ont pas dans l’état actuel de la société. D’où la tentation de jouer ce jeu quand elles sont dans un rapport de dépendance à l’homme. Les images de la pratique de séduction que l’on trouve dans les films, les séries ne donnent–elles pas l’idée qu’un non n’est pas toujours vraiment un non ? D’où l’importance d’exprimer explicitement son consentement et son refus.  D’où aussi la conscience des risques à mélanger flirt et vie professionnelle. On est dans la zone entre séduction et pression. Les règles de déontologie sont alors un garde-fou dès qu’il existe un lien de subordination.

Avec les progrès espérés vers plus d’égalité, il est probable  que les relations de pouvoir entre les gens concerneront moins le genre et seulement les individus. Chacun apprendra comme il pourra à se débrouiller avec le pouvoir, le sien et celui des autres. Chacun devra continuer à « faire ses classes » pour apprendre à vivre dans le monde tel qu’il est.

Agnès Le Guernic

 

Le rôle des contes de fées dans la transmission du modèle patriarcal

Le conte  parle à l’enfant de la famille où il est né et où il vit et s’il est une fille il la projette dans un avenir  où elle est censée fonder ailleurs une autre famille (c’est la règle de l’exogamie). Le garçon restera dans sa famille d’origine. Ce sera le cas aussi pour la fille qui n’aura pas trouvé à se marier. Sans l’intervention de sa marraine, la fée, Cendrillon serait restée au service de son père, de sa marâtre et de ses soeurs.

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Quand nous parlons comme des parents s’adressant à des enfants…

Dans les périodes de protestations sociales comme celle où nous vivons, on parle beaucoup du mépris des élites, de leur arrogance, de l’humiliation des « petits ». Est-ce seulement un mépris de classe ou n’est-ce pas souvent un problème de positionnement dans la relation. La réponse nous indiquera si ceux que nous désignons comme les élites ont quelque chose à apprendre, certains diront s’ils sont réformables.

Comment les relations fonctionnent-elles ? 

Les systémiciens voient la relation comme un système où chacun se positionne inconsciemment de manière complémentaire ou compétitive. Chacun peut être tour à tour dans une position haute, basse ou égale par rapport à l’autre. Quand nous parlons comme des parents s’adressant à des enfants, nous nous plaçons  dans la position haute et invitons l’autre à se placer dans la position basse, celle que nous avons expérimentée dans notre enfance par rapport à nos parents et aux adultes de l’entourage. Quand nous nous présentons en position basse, nous invitons l’autre à se positionner de manière complémentaire en position haute, comme le faisaient  nos parents et les autres adultes quand nous étions enfants. Ces deux positions sont notre lot quotidien. Elles n’impliquent aucune valeur particulière en soi. Le mépris, la condescendance et l’arrogance n’ont rien à voir là dedans ni l’humilité et le sentiment d’infériorité.

En revanche face à une personne qui se positionne comme un parent face à un enfant la réaction varie : on se soumet ou on se rebelle.La plupart des conflits de la vie quotidienne découlent  d’un positionnement compétitif. Je peux rivaliser avec l’autre pour la position haute ou pour la position basse soit en revendiquant mon rôle de  dirigeant, responsable, expert sachant mieux que l’autre, soit en me situant comme non responsable, non concerné, ignorant. L’école en favorisant la compétition entre les élèves plus que la solidarité et la coopération favorise par là même les deux extrêmes : la course aux meilleurs résultats d’une part et l’abandon de toute ambition ou désir d’action d’autre part .

La première position que nous avons expérimentée dans notre vie, c’est la position basse, quand nous étions enfants face à nos parents, à nos aînés dans la famille et aux adultes en général. Même les enfants-rois dans leur famille se heurtent à la réalité du rapport de force physique et de dépendance aux adultes.

Nous avons découvert ensuite la position hauteavec les enfants plus jeunes de la famille ou les camarades d’école du même âge. Les enfants-leaders s’installent  durablement dans la position haute dans leur relation avec les autres enfants. Face à un parent malade, son enfant peut se montrer secourable, en position haute. Aucune connotation positive ou négative systématique là dedans !

Dans la vie quotidienne ordinaire, nous passons sans cesse de l’une à l’autre,dirigeant les autres ou leur obéissant, donnant des conseils ou en sollicitant, cherchant de l’aide ou en donnant, jugeant les autres ou acceptant les critiques.

Dans ces diverses situations, notre position sera observableà partir d’indices corporels et verbaux dont nous n’aurons peut-être pas du tout conscience, mais auxquels les autres réagiront : ton de voix, mimiques, gestes d’attaque ou de défense, termes employés, débit de parole. Ils sont caractéristiques de ce que nous pouvons observer chez des enfants face à des grandes personnes et chez des grandes personnes face à des enfants. Les entretiens politiques à la télévision sont une mine pour décoder les indices de la position prise par les journalistes,  les experts ou les invités ordinaires. On pourra observer aussi les réponses complémentaires ou compétitives. La réponse complémentaire permet de rester dans le lien et la réponse compétitive exprime la  rivalité et signale les conflits.

La position égale  est la plus rare. Elle est construite et elle s’apprend.. Elle suppose l’acceptation réciproque et des manières  de communiquer spécifiques : écoute, respect de son rythme et de celui de l’autre, reformulations, neutralité et référence aux faits. Il s’agit de faire abstraction de son statut professionnel ou de sa position sociale, se considérant par exemple dans le domaine politique comme des citoyens d’égale compétence, ou dans le domaine relationnel ordinaire comme des êtres humains tous estimables et intéressants.

Pour moi, la relation à l’autre qui se construit dans l’enfance, dans la famille et à l’école varie sans cesse : on passe de la position haute à la position basse et à la position égale dans la relation. Même si l’on trouve dans toutes les classes sociales  des personnes peu sûres d’elles qui adoptent spontanément la position basse dans la relation, les personnes éduquées et leurs enfants sont plus volontiers dans la position haute. Elles trouvent naturel de commander, de commenter les faits, d’être suivies dans leurs opinions. Elles évitent le plus possible de prendre la position basse, celle où l’on reçoit des ordres, où l’on s’entend dire qu’on ne pense pas comme il faut et qu’on doit obéir. Ces deux positions ont été intégrées par un enfant qui est le plus souvent en position d’infériorité par rapport aux adultes et parfois en position de supériorité par rapport à ses frères et ses camarades plus jeunes.

La troisième position, la position égale s’acquiert aussi dans les groupes : égalité à l’école entre enfants du même âge ou de la même classe à l’occasion des regroupements d’élèves. Mais pour la développer il faut qu’on y entraine les enfants.

Quel est le problèmepour ceux qu’on appelle les élites ?

Avec l’élévation du niveau de connaissances de la population en occident et le développement de la démocratie, on attendrait dans les échanges  politiques le développement d’une communication égale, dans la réflexion et la pensée. En réalité en politique on rencontre le plus souvent le jugement. Les élites n’ont pas intégré le changement général de niveau de connaissances dans la population, dû au développement des études, mais aussi à la vulgarisation générale des savoirs que ce soit dans le domaine médical, économique, psychologique, scientifique. Or la position haute est de moins en moins bien supportée (sauf en cas de danger lorsque  par exemple les pompiers protègent les passants contre l’incendie) et  tout passe pour manifestation de mépris.Le langage s’il est de bonne tenue met plus à distance qu’il ne rapproche. La franchise est perçue comme de l’arrogance. On ne veut pas de langue de bois, mais on supporte mal la communication directe.

Ceux qu’on nomme « élites » sontdes personnes considérées comme ayant du pouvoir aux plans des responsabilités, de la richesse ou du savoir.  Leur nombre a augmenté mais surtout le niveau d’instruction et d’éducation ainsi que la vulgarisation des connaissances ont transformé la population et inversé le nombre des personnes informées par rapport à celles qui sont considérées comme moins instruites. Il n’y a pas si longtemps, les personnes qui avaient fait des études universitaires étaient une minorité. Elles sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses. Celles qui avaient le certificat d’études vont aujourd’hui jusqu’au baccalauréat et celles qui n’avaient pas fait d’études et qui sont intéressées par la vulgarisation des connaissances sont de plus en plus nombreuses, qu’il s’agisse de la santé, de la cuisine, de l’art de cultiver les jardins ou de la psychologie. Les gens sont de plus en plus éduqués de différentes manières. Internet peut donner aussi l’illusion de la connaissance en rendant plus facile son accès. Or ceux qu’on considère comme  les élites conservent l’habitude de prendre la position haute dans la relation. Ils n’en ont pas conscience. Ils sont pris dans des automatismes. Les temps ont changé mais ils sont prisonniers de leur manière de se positionner par rapport à leurs interlocuteurs. Ils continuent de parler aux autres et des autres comme s’ils étaient des enfants. L’éducation et les habitudes acquises dans une école française qui favorise la compétition et les concours, tout cela les y pousse.

Comment repère-t-on la position haute ?

Par les généralisations (les jeunes sont comme ça !), les jugements, même positifs comme : Ils prennent (ou fuient) les responsabilités, les dénigrements (Rien à attendre d’eux)  et dévalorisations (toujours les mêmes !), les mots employés évoquant les obligations (Ya qu’à..), l’usage de l’impératif (Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas !), la valorisation de soi (faites comme moi), les mimiques et postures parentales, le ton assuré, les exagérations.  Dans les émissions politiques observez l’attitude des journalistes en position d’analyser la politique conduite  par le gouvernement. Il est frappant de voir l’assurance de certains. Elle est dans le ton, le caractère péremptoire des jugements de ceux qui adoptent la position haute. Or ils ne sont pas forcément les plus pertinents. D’autres sont plus nuancés, plus discrets. Ils peuvent prendre la position basse face aux responsables ayant à gérer un problème complexe ou se positionner en experts partageant leur analyse avec autrui.

Qu’est-ce qui rend légitime la position haute ?

C’est en général le statut ou une composante du rôle : ainsi pour les pompiers en action les ordres péremptoires destinés à sécuriser une scène d’incendie et à écarter les curieux sont les seuls adaptés à la situation. Le statut professionnel ou social en général autorise une personne à  donner des ordres à quelqu’un d’autre. Or il est de plus en plus difficile de les faire accepter. Observez l’attitude des patients vis à vis de leur médecin, des élèves ou des étudiants vis à vis de leurs professeurs, des passants vis à vis de la police ou même des citoyens vis à vis du chef de l’état. Ségolène Royal accolait toujours  à la nécessité de l’ordre le mot « juste ». C’était une manière d’anticiper sur la rébellion instinctive de nos concitoyens devant les directives, même appropriées.

Déjà qu’on attend des femmes et des hommes politiques qu’ils soient  tous parfaitement honnêtes et désintéressés, compétents dans leur domaine et bons orateurs  avec en plus une vision et un optimisme affirmés.

Je crois donc que les populations qui sont considérées comme faisant partie des élites n’ont pas appris  à se positionner en égales dans la relation à l’autre pour des raisons de culture familiale ou sous l’influence de la compétition scolaire qui justifie la position haute aux yeux de ceux qui en sont bénéficiaires.

Comment apprendre, adulte, ce qu’on n’a pas appris, enfant ?

Comment pratiquer l’égalitédans le monde du travail ou de la vie politique qui sont régis par des statuts différents ? Je crois au travail sur soi : développement personnel et thérapie qui débouchent sur une meilleure connaissance de ce qu’on introduit dans la relation. Mais on pourrait déjà commencer par un travail de formation avec vidéos afin d’identifier les indices de la position prise.

S’entraîner à observer quelle est la position apparente de chacun dans la relation ; vérifier si elle est authentique ou si des éléments de jugement (position haute) ou de dévalorisation personnelle (position basse) ne s’introduisent pas à son insu au niveau caché. Ensuite par des jeux de rôle s’entraîner à modifier sa position. C’est à ce prix qu’on pourra ouvrir son esprit et progresser dans la relation égale.

On veillera aussi  à observer les différents contenus des messages. Il existe en analyse transactionnelle un concept intéressant pour décrire les différents niveaux de message lors des échanges entre les personnes. Ce sont les échanges à double fond. Au niveau social, on informe ; au niveau psychologique ou caché, on juge et l’interlocuteur réagit au niveau caché. Soit il s’écrase devant quelqu’un en position haute, soit il se rebelle et entre en compétition. Ainsi devant quelqu’un qui interroge l’autre au niveau social : « Vous avez pensé à vous faire aider ? » on peut entendre « Vous devriez vous faire aider » et réagir en position basse : « Je ne sais pas comment procéder » ou haute « Ce n’est pas moi qui dois changer, c’est lui ! ».

Les professionnels de la communication bien formés ont acquis le pouvoir de choisir leur position. Ils savent se mettre en position basse pour amorcer la recherche d’une solution par le client ou en position égale pour en explorer les possibilités avec lui. Ils peuvent choisir entre la complémentarité et la compétition. Leur position n’est plus automatique mais délibérée. Ils savent aussi faire la chasse aux jugements en double fond en démasquant le niveau psychologique  de l’échange. C’est une vraie compétence. Dans notre monde complexe et changeant, elle devient une capacité nécessaire dans la conduite des équipes d’hommes et de femmes.

On peut apprendre la relation d’égalité à l’école dans le cadre de l’apprentissage de la langue aussi bien que de la vie démocratique. On le fait un peu par exemple lors de la gestion coopérative à l’école primaire, dans l’entraînement à l’observation et à la prise en compte des faits, en favorisant le respect de l’autre et de ses opinions. Malheureusement les émotions, les rivalités, la compétition pour les premières places l’emportent trop souvent. Travailler à développer les compétences sociales de chacun serait un objectif  important, source de bien-être pour tous. Cela peut faire l’objet de formations destinées aux adultes.

Si j’avais un conseil à donner ce serait d’y traiter les préjugés qui caractérisent l’état de parent. Dès que vous entendez : mépris, jugement, colère, ressentiment, il y a du parent dans l’air et des réactions rebelles.  Reste que le bon parent donne un cadre, protège, laisse grandir et considère l’autre comme aussi compétent et responsable que lui-même.

Car tous aspirent à être traités en égaux. On attend de tous les comportements  et les modes relationnels utilisés par les professionnels de la relation : pour être efficace, le psy doit comme l’avocat être du côté de son client ; il doit obtenir suffisamment d’informations sur lui pour pouvoir l’aider ; il doit l’accompagner sans le précéder ni le remplacer. Il doit le confronter sans le juger.

 

Les ouvrages de développement personnel, entre vulgarisation des connaissances psychologiques et recettes de bien-être

M’interrogeant sur l’engouement actuel pour les livres de développement personnel, je vous propose un questionnement pour mieux se repérer dans la diversité de ces ouvrages, entre apport de connaissances ou recueil de conseils. Mon analyse vise aussi à clarifier les réelles ressources qu’ils peuvent représenter pour le lecteur en quête de mieux-être, sans pour autant oublier leurs limites.

Les ouvrages de développement personnel se sont multipliés ces dernières années, ce qui s’explique par l’intérêt grandissant du public pour la psychologie, ses théories et ses méthodes. Je les situe sur un curseur allant des ouvrages qui apportent des connaissances théoriques et pratiques sur le fonctionnement de l’être humain aux livres de recettes de bien-être ou de mieux être. A l’extrême gauche du curseur, ils s’adressent aux formateurs et aux spécialistes des relations humaines et, à l’extrême droite, du côté des recettes, au grand public. A gauche, les tirages des éditeurs sont restreints, à droite ils sont beaucoup plus conséquents.

Ils appartiennent dans l’édition à la catégorie des guides pratiques où l’on peut trouver du conseil et des informations : livres de cuisine, de diététique ou guides touristiques, écrits par des spécialistes et répondant au besoin d’informations. Ils doivent être précis et faciles à consulter.

Concernant les guides de développement personnel, j’ai un certain nombre de questions :

– De quoi parlent-ils ?

– Par qui sont-ils écrits ?

– A qui s’adressent-ils ?

– Quelle est la part des connaissances ? Quelle est celle des conseils ?

– A quels besoins répondent-ils ?

– Quelle est leur philosophie ?

– Quel style privilégient-ils ?

Ils peuvent parler de prévention ou de soin. Ils concernent l’hygiène physique ou mentale. Les ouvrages concernant la gestion du stress concernent les deux domaines. Ils proposent souvent un enseignement visant une meilleure adaptation sociale : « Comment réussir sa vie amoureuse, élever son enfant, se faire des amis, se débarrasser de ses soucis.. » A la clé, une promesse de réussite. L’aspect pratique est toujours présent. Ils proposent le plus souvent des questionnaires et des exercices.

Ils sont écrits par des praticiens : psychologues, psychiatres, psychothérapeutes ou coaches qui présentent de manière plus ou moins succincte la théorie sur laquelle ils s’appuient dans leur approche thérapeutique et donnent des conseils en rapport avec les situations rencontrées par leurs clients. Ces conseils paraissent parfois relever du simple bon sens. En tous cas, ils invitent les lecteurs à l’introspection et à la réflexion.

La question qu’on peut poser à ce niveau de la présentation est la suivante : peut-on généraliser une pratique et donner des conseils sans contact direct avec une personne ? Quelle doit être la part du conseil et celle de l’analyse dans ce type d’ouvrage ?

Ils s’adressent à des personnes qui ne trouvent dans leur entourage ni oreille attentive, ni bon conseil ni réponse à leurs questions, ce qui fait beaucoup de monde !

Selon le type d’attente, le choix du lecteur se portera sur des ouvrages différents. Dans ces livres, en effet, la part des connaissances et celle des conseils varie, entre les grilles de lecture du monde et des relations (les connaissances) et les propositions d’hygiène mentale ou de stratégie relationnelle (les conseils).

Dans sa thèse de sociologie sur la pratique de lecture du développement personnel , Nicolas Marquis, chercheur à l’université de Saint-Louis à Bruxelles, explique le succès de ces ouvrages par l’évolution de la société vers un plus grand individualisme et par la valorisation de l’idée d’autonomie, si bien que le langage de ces ouvrages se trouve en phase avec la société d’aujourd’hui. Il s’interroge cependant : comment ces ouvrages peuvent-ils avoir la prétention d’apporter aux lecteurs des solutions à leurs problèmes personnels, comment peuvent-ils susciter à ce point l’enthousiasme ? Il évoque les « discours enjoués » des lecteurs qui en parlent.

Ceci renvoie à un questionnement sous-jacent : Comment se fait le travail de développement personnel ? Qu’est–ce qui agit dans le changement ? Que les conseils puissent apporter des solutions ponctuelles à des personnes démunies, c’est, à mon avis, évident. Mais la remise en question des automatismes scénariques peut-elle se faire en dehors d’une relation thérapeutique ? Comment agit la thérapie ? Quelle est la part de la connaissance (la présentation des mécanismes psychologiques entraînant chez la personne des prises de conscience de son fonctionnement) et celle de la relation (on expérimente dans la relation thérapeutique d’autres manières de fonctionner avec ses proches) ? Pour les analystes transactionnels, il est clair qu’il faut les deux et que la lecture d’ouvrages peut aider à réfléchir sur soi et à progresser, mais qu’elle ne suffit pas pour changer.

Voyons à quels besoins répondent ces ouvrages :

Le premier besoin à mon avis est un besoin de soutien et de réconfort : en le lisant, je vois que je suis comme les autres. Je me reconnais dans les situations évoquées par l’auteur.

Le second besoin est de donner du sens à ce qu’on vit. Il s’agit de mettre des mots sur sa situation, son ressenti et de le comprendre.

Le troisième serait un besoin d’espérance : d’autres s’en sont sortis. Pourquoi pas moi !

Il y a aussi le besoin de conseils pour agir et sortir de l’impuissance, celui de réussir et de voir les résultats concrets de ses actions, le besoin d’informations sur les approches thérapeutiques, le type d’investissement et de remise en cause qu’elles impliquent.

Reste le besoin d’une méthode si l’on veut parcourir seul son chemin. Le livre des Goulding par exemple va jusqu’à proposer un auto-diagnostic et une auto-thérapie.

Je suppose qu’il existe aussi un besoin de rêver et peut-être de s’illusionner, de trouver le mot magique : « Sésame, ouvre-toi » ou « Abracadabra » qui permettra d’obtenir sans effort la réalisation d’un vœu.

Enfin, en picorant dans les livres de développement personnel, le lecteur peut trouver l’équivalent de ce qu’il trouve dans un roman : des histoires de gens qui se sont bien sortis de leurs épreuves, des explications lumineuses, des façons de vivre totalement différentes, des récits de vie. Ils sont comme les enfants écoutant le récit de Blanche Neige ou du Petit Poucet : le miroir magique, les bottes de sept lieues, les animaux qui parlent. Si les ouvrages sont bien écrits, les histoires fonctionnent à la manière des récits romanesques. La vie des autres est souvent très intéressante. L’identification aux personnages permet des recadrages puissants. On se dit : « Ce que le personnage a fait, je peux le faire ! »

D’une manière générale, ces livres sont matière à réflexion sur soi à partir des cas présentés ; ils favorisent l’introspection et élargissent le cadre de référence du lecteur.

Leur secret ? Une philosophie optimiste et une logique de la responsabilité personnelle qui sont caractéristiques de la culture américaine : chacun est responsable de sa vie et de ses choix ; l’autonomie est un but souhaitable. La promesse du bien-être et celle de l’épanouissement personnel peuvent être tenues. L’efficacité psycho-sociale est accessible aux bonnes volontés. C’est bien aussi la philosophie de l’analyse transactionnelle. Elle ajoute le partage des connaissances et l’importance de la conscience dans l’Adulte.

Ce genre d’ouvrage demande une écriture particulière : pas de langage savant qui créerait une distance, mais un style proche et fluide, facilitant la compréhension et l’intimité. Pas de termes techniques, pas de références théoriques, car le lecteur ne veut pas se sentir à nouveau comme à l’école.

Ces exigences des lecteurs amènent les éditeurs à privilégier un type de vulgarisation où des réalités complexes doivent absolument être traduites en termes accessibles, ce qui est réalisable. Elles orientent les auteurs vers les problèmes de société sensibles qui sont abordés au travers des différentes approches psychologiques connues, sans qu’elles soient forcément explicitées. Le succès de ces ouvrages est le fruit de cette évolution.