Face au harcèlement sexuel, comment font les femmes ? Elles se débrouillent !

On n’analyse pas toujours avec précision les rapports de domination, même si on sait les repérer : relations asymétriques, Etat du moi Enfant chez le dominé, Parent chez le dominant[1].  L’attention portée aux abus de pouvoir manifestes dans le harcèlement moral est récente. La plupart des gens sont tombés des nues quand ces questions ont fait l’objet  de l’attention médiatique à l’occasion de la sortie du livre de  Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral et la  violence perverse au quotidien. Elle a ensuite écrit « Femmes sous emprise » sur la violence dans le couple.

Et voilà que l’affaire Harvey Weinstein, ce producteur américain accusé de harcèlement et de viol par plusieurs actrices déclenche des révélations en chaine de la part de très nombreuses femmes sur les réseaux sociaux ! Le harcèlement sexuel est mis à la une et on découvre que pratiquement toutes les femmes en ont subi l’expérience soit de manière en apparence anodine, qu’on appelle flirt lourdingue, soit  de manière gravissime. Il s’agit dans tous les cas de pouvoir et d’abus de pouvoir qui se font avec la complicité de la société toute entière qui leur assure l’impunité dans la plupart des cas. A l’occasion des discussions dans les médias est sorti le constat : les femmes se débrouillent comme elles peuvent face au harcèlement sexuel et c’est pourquoi je pose la question : comment font-elles ?

 L’analyse transactionnelle est particulièrement outillée pour analyser ces situations. Elle s’intéresse en effet à l’aspect psychologique et au mécanisme de la domination sur l’autre.  Pourra-t-elle nous proposer des solutions ?

 Claude Steiner, avec la description des jeux de pouvoir propose une manière d’analyser la domination et les abus de pouvoir. Il distingue plusieurs catégories dans l’exercice du pouvoir sur l’autre : le pouvoir physique qui s’exerce par le corps et le pouvoir psychologique qui passe par les mots. Dans chacune de ces deux catégories l’exercice du pouvoir peut être grossier, donc visible ou subtil et plus difficile à identifier et à décrire. Il s’y ajoute qu’on peut exercer le pouvoir depuis une position haute (jeux actifs du prédateur) ou basse (jeux passifs du séducteur ou du rebelle systématique).

Les jeux de pouvoir sont conscients, délibérés. Il s’agit de forcer l’autre, d’obtenir de lui quelque chose qu’il ne  donnerait pas même si on le demandait.

 Quand il s’agit de sexualité, la description des jeux de pouvoir et de leur mécanisme est particulièrement éclairante.

Dans la catégorie des rapports physiques où l’on utilise son corps, quand ils sont grossiers et violents, ce sont les coups, la menace de mort avec une arme, l’agression de nature sexuelle; quand ils sont subtils le corps est utilisé pour faire pression : barrer le passage, toucher l’autre comme si de rien n’était, faire un clin d’œil comme si on était complice ; les vêtements prolongement du corps, renforcent le pouvoir. Ils jouent un rôle dans l’exercice du pouvoir, mais ne peuvent pas être ouvertement mis en cause dans le harcèlement. Ils peuvent cependant être source d’humiliation ou de fierté.

Le volant psychologique grossier c’est la menace verbale orale ou écrite, les injures, le chantage (vous perdrez votre boulot  si…!), les propositions sexuelles grossières, les jeux de mots provocants ou dévalorisants.

Les pressions psychologiques subtiles sont plus difficiles à caractériser : plaisanteries, allusions, jeux de mots, histoires à double sens, irruption du sexuel dans le domaine professionnel.

Comment font les femmes quand elles se retrouvent dans ces situations ?

Il faut bien voir qu’elles ne sont attaquées que si elles sont perçues comme des proies possibles. On s’en prend moins à des femmes puissantes, encore que….. ! L’exemple du vote de la loi sur l’avortement à l’assemblée nationale française, milieu sexiste s’il en est, le prouve. Il s’agissait de sexisme ordinaire. La complicité d’un groupe d’hommes goguenards a facilité les attaques verbales indécentes contre la ministre Simone Veil défendant la loi sur l’avortement. Actuellement encore, certains députés se sont illustrés en imitant  le gloussement des poules quand une femme était à la tribune.

Certaines femmes ont été mieux protégées par leur éducation, leur milieu ou bien elles ont eu plus de chance. Mais toutes, si elles sont honnêtes, ont eu à connaître à un moment ou à un autre des gestes déplacés et des pressions pour obtenir des faveurs sexuelles qu’elles n’étaient pas d’accord pour donner.

Il est donc important de se poser la question : comment se débrouillent-elles ?

 – La première stratégie est d’ignorer, de faire comme si elles n’avaient rien remarqué. Cela permet de garder l’illusion d’une tentative de séduction qui cessera si on ne répond pas. C’est ce que les filles apprennent vite à faire, par exemple quand elles sont sifflées et interpellées dans la rue. Ca marche assez bien dans l’espace public. Dans les lieux fermés, il faut s’attendre à une escalade. On passe vite à une agression plus ciblée, un degré au-dessus.

La deuxième stratégie alors est l’évitement qui demande de la ruse : il s’agit de ne jamais rester seule face à son persécuteur. Certains abandonnent ; d’autres non. Cela devient un jeu excitant. Le prédateur fait tout pour coincer sa proie et y réussit forcément un jour, quitte à agir en présence de témoins jugés inoffensifs ou complices. En cas de protestation de ceux-ci il n’hésite pas à les attaquer, ironiser, minimiser ses actes et solliciter leur complaisance. En effet le persécuteur a une force : il est sûr de lui. Il n’a aucune compassion pour le désarroi de sa victime. C’est un prédateur face à une proie qui cherche le salut dans la fuite. Les femmes n’ont pas appris à attaquer. La société décourage ce type de réaction.

– La troisième stratégie est de faire face avec des mots, de clarifier la situation et de confronter l’autre. C’est le cas de cette femme qui dit tranquillement : « Non, je ne couche pas ! Je suis là pour mon travail et rien d’autre ! ». L’avantage c’est que la femme ne peut s’accuser d’avoir été ambiguë. Elle a pris un risque, celui de se tromper et d’être ridiculisée (Pour qui vous prenez-vous ?), mais elle est sur du solide. Elle espère que cela passera pour un malentendu. Cette stratégie peut arrêter certains prédateurs moins sûrs d’eux car en situations  moins favorables, mais ce n’est pas toujours suffisant à empêcher la répétition. On reste dans ce que certains appellent la zone grise, entre séduction déguisée et harcèlement.

– La quatrième stratégie est de prévenir l’entourage pour obtenir de l’aide officieuse (de collègues, du syndicat), puis officielle (médecin du travail, responsable RH). On sait quelle est la suite, on se prépare à pouvoir prouver ses dires. Certaines abandonnent.

– Il leur reste la possibilité de se faire muter, de démissionner et déménager et enfin de porter plainte, s’engageant dans une épreuve durable et à haut risque d’après les nombreux témoignages. Dans ces trois derniers cas, c’est la guerre contre le déni, la mauvaise foi. Car le prédateur est soutenu par le système judiciaire puisque la femme doit prouver le harcèlement, ce qui est difficile comme nous l’avons vu. Il est pratiquement obligé de se défendre en attaquant pour insinuations calomnieuses car sinon c’est comme s’il avouait sa culpabilité. La société étant solidaire avec les hommes prédateurs sexuels, la femme se trouve isolée. Elle a le plus grand mal à faire reconnaître ses droits et à se reconstruire.

Ces 7 stratégies, les plus employées, sont décevantes. Le phénomène de la violence sexuelle reste caché. Personne n’en parle ouvertement sauf lors de périodes de grand déballage comme en ce moment. L’abus de pouvoir commence pour certains dans la famille avec la complicité des parents, des frères et sœurs et des autres proches, dont les voisins ; il continue à l’école où il donne lieu à des suicides d’enfants persécutés par leurs camarades de classe sur internet. On y voit intervenir les effets de groupe. Il se poursuit dans la rue, avec la complicité du groupe de garçons, de filles, d’amis ; puis lors des études (pensez aux bizutages !) et au travail. La mise en place des rapports de pouvoir visent à obtenir des avantages qu’on n’obtiendrait pas en les demandant. C’est une manière de faire l’impasse sur le consentement. Tout cela marche parce que les filles ont intériorisé qu’elles devaient être douces, accommodantes, qu’elles devaient servir et séduire.

Y-a-t-il d’autres manières d’agir qui puissent être utiles ?

Elles passent par le renforcement de la conscience de ses droits et de sa valeur et par la solidarité.

Il y a des femmes réputées pour ne pas se laisser faire  et qui répondent à l’attaque par l’attaque. Dans un jeu de pouvoir, c’est le plus fort qui l’emporte. Encore faut-il être le plus fort ou le plus rusé comme le personnage du renard dans les fables. Pour réagir en attaquant  il faut dépasser la crainte du scandale, des hurlements, de la violence verbale. Crier, s’indigner pour obtenir l’attention et semer la peur dans le camp adverse n’est pas à la portée de la plupart des femmes à cause de leur éducation. Si elles veulent se lancer là-dedans il leur faudra avoir de bonnes raisons (se faire respecter en est une) et s’entraîner. Il faut donc au départ sortir de la position de victime alors même qu’on est objectivement victime des passions et des goûts du prédateur et prendre le risque de celle de persécuteur.

Un bon exemple de situation exceptionnelle se trouve dans le film jubilatoire « La journée de la jupe » où Isabelle Adjani, prof de banlieue armée d’un revolver, disait enfin à sa classe réunie dans la salle de sport, où elle s’était enfermée avec eux tout ce qu’elle avait sur le cœur. Tout le monde n’a pas un revolver pour renverser le rapport de force, mais certaines femmes pratiquent des sports de combat pour se défendre.

Contrattaquer verbalement demande de l’assurance. Marlène Schiappa en est un bon exemple. Interrompue à la tribune  par les cris de députés hostiles quand elle défendait les droit des femmes elle leur a sorti « Gardez vos nerfs ! ». La réplique les a fait taire.

Une autre solution est de rappeler la loi : afficher les peines encourues, distribuer des documents les rappelant, donner les définitions des abus sexuels, rappeler les règles de déontologie, informer sur les aides aux victimes. Sur le lieu de travail, la place est au travail. Ailleurs ce qu’il fait regarde chacun.

Autre choix : la solidarité des autres femmes, des collègues  et des amis au travers des réseaux, des lieux d’écoute et de partage.

L’information des filles et des garçons, la dénonciation des abus : Les travaux des associations sont intéressants : je pense à celle qui a installé à Bruxelles des panneaux d’affichage où des femmes venaient écrire les injures dont elles étaient abreuvées dans la rue. L’étendue des agressions apparaît alors.  Il doit aussi être possible de conduire des groupes de parole où les unes et les autres confieront comment elles ont réussi à déjouer un harcèlement, comment elles ont maitrisé leur peur. Un peu de créativité fait du bien.

Quand des garçons interrogés répondent que les filles cherchent à obtenir leur intérêt et leurs remarques en s’habillant de manière provocante, elles répondent qu’elles s’habillent pour elles et pas pour leur plaire. S’ils croient sincèrement qu’elles envoient des signaux pour être sexuellement sollicitées et bousculées, c’est qu’ils sont prisonniers de leurs représentations des femmes.  Parler et écouter dans un cadre où l’on peut s’entendre les uns les autres serait une bonne chose .

Une zone grise :

Les jeux de pouvoirs peuvent être actifs ou passifs, selon qu’on a la position haute ou basse dans la relation.. Pour comprendre comment les jeux de pouvoir passifs peuvent exister, pensons aux stratégies des enfants pour résister à leurs parents quand ils veulent leur imposer des limites. Ils font ceux qui n’entendent pas, ils trainent, ils protestent, supplient pour obtenir des délais, crient très fort pour attirer l’attention et faire honte à leurs parents en public. Ils boudent, les menaçant de perdre leur amour.  Certains parents abandonnent tout effort d’éducation devant l’enfant dont ils ont fait un roi. Les adultes sont battus par beaucoup plus faible qu’eux. Les stratégies utilisées sont un mélange de séduction et de menace. Les enfants en position basse au départ sont en position de pouvoir.

La zone grise est de cette nature. Séduire pour un homme en faisant pression montre le désir, jugé valorisant pour l’autre, mais jusqu’où faire pression ? Séduire pour les femmes est un moyen d’obtenir un pouvoir qu’elles n’ont pas naturellement. D’où la tentation de jouer ce jeu quand elles sont dans un rapport de dépendance à l’homme. Les images de la pratique de séduction que l’on trouve dans les films, les séries ne donnent–elles pas l’idée qu’un non n’est pas toujours vraiment un non ? D’où l’importance d’exprimer explicitement son consentement.  D’où aussi la conscience des risques à mélanger flirt et vie professionnelle. On est dans la zone entre séduction et pression. Les règles de déontologie sont alors un garde-fou.

Avec les progrès espérés de nos sociétés démocratiques il est probable  que les relations de pouvoir entre les gens concerneront moins le genre et seulement les individus. Chacun apprendra comme il pourra à se débrouiller avec le pouvoir, le sien et celui des autres. Chacun devra continuer à « faire ses classes » pour apprendre à vivre dans le monde tel qu’il est.

[1] L’Etat du moi en analyse transactionnelle se manifeste par des traits de comportement observables qui renvoie à l’enfance ou aux modèles intégrés par la personne. L’Enfant reproduit les attitudes, émotions, comportements que nous avions enfant et le Parent les attitudes imitées de nos figures parentales.

4 thoughts on “Face au harcèlement sexuel, comment font les femmes ? Elles se débrouillent !

  1. Il me semble plutôt percevoir dans mon quotidien une souffrance inverse invisible: la souffrance des femmes qui ne sont jamais sollicitées par les hommes, jamais invitées dans les soirées dansantes celles qui font « tapisserie », celles à qui aucun homme ne sourit dans la rue, celles qui ne sont jamais abordées, jamais choisies…Etes vous vraiment sur que toutes les femmes sont harcelées ? N’existe t il pas une autre souffrance pour les femmes, peut être plus fréquente : celle de ne pas se sentir désirée ? de se sentir transparente ? de ne pas exister dans le regard d’un homme ?…
    Dans un précédent article même la courtoisie est condamnée : la forme la plus perverse et la plus subtile de jeux de pouvoir et de manipulation (pas sur que la subtilité soit le fort de l’homme)….oui cela va devenir compliqué de sourire, de complimenter d’être prévenant…..
    Enfin pourquoi concevoir systématiquement la violence que dans le sens homme vers femme ? vous écrivez « toutes (prudence avec les généralisations), si elles sont honnêtes (une femme qui ne s’est jamais sentie sexuellement harcelée serait elle malhonnête ?) , ont eu à connaître …des gestes déplacés et des pressions…. » : pourquoi ne pas écrire de même : « que si un homme est honnête il avouera avoir subi l’expérience des gestes déplacés et des pressions.. » : n’existerait-il pas de violence féminine envers les hommes ? Ou faut il enfin se résoudre à considérer que la violence est génétique et qu’être homme c’est être violent envers les femmes ? Le simple fait d’être né homme devrait, ai je lu (pas chez vous), susciter la honte…Honte qui doit « définitivement changer de camp »…

    La phrase : « La société étant solidaire avec les hommes prédateurs sexuels » mériterait d’être développée (la société ? = les autres femmes ? la justice ?…)
    Enfin il existe aussi une autre réponse : le recours à la loi: une nouvelle loi vient de renforcer le droit des femmes (le harcèlement de rue est un délit tout comme  » les injures dont les femmes « sont abreuvées dans la rue. » écrivez vous …de la part des hommes…j’imagine…toujours eux)

    Merci de vos articles

      1. merci de votre travail qui me stimule et me fait réfléchir.
        D’ailleurs avez vous reçu mon commentaire sur le post http://analyste-transactionnelle.fr/la-seduction-une-zone-grise/#comment-9986 en effet je ne le vois pas

        je vous le relaisse ci dessous mon commentaire sur « la fin de la séduction à la Française »

        concernant la crainte que vous entendez des femmes que  » la dénonciation actuelle du harcèlement sexuel ne conduise, par ce qu’elles perçoivent comme des excès, à la fin de la séduction « à la française « .
        je le pense en effet l’assimilation de l’homme à un « porc », « un pervers libidineux » ou « un cochon qui ne pense qu’à ça » …. m’a amené à être très prudent voir à éviter d’aborder complimenter inviter encore moins exprimer un désir qui serait vite interprété dans le climat de paranioa actuel comme les prémices d’une agression : en effet toute femme peut être violentée violée ou harcelée par n’importe quel inconnu croisé dans la rue découvre t on dans les médias et discours féministes….je comprend les comportements défensifs des femmes à partir des agressions qu’elles ont pu subir (manifestement l’immense majorité aurait été agressé) mais aussi de ces discours médiatiques anxiogènes….je préfère donc m’en protéger ainsi que des humiliations médiatiques infligées aux hommes décrits comme des porcs à balancer, des prédateurs, des abuseurs, des violents conjugaux, des pervers narcissiques, des harceleurs…..d’ailleurs une femme sur deux n’a t’elle a pas été violée (et toute au moins agressée une fois) et l’impunité n’est elle pas la règle pour les hommes (une justice d’homme faite pour les hommes, la société complice des prédateurs ai je lu)….autant de refrains qui tournent en boucle…oui la honte a changé de camps. le risque d’exprimer son élan vers une femme en devient dissuadant….dommage, hommes et femmes auraient pourtant tant de plaisirs, de jouissances de joies et d’amour à partager.

        1. A François Maillard : J’ai laissé passer le temps de la réponse. Vous avez raison en disant que les hommes et les femmes ont beaucoup de bonnes choses à partager. Mais d’abord, un passage nécessaire pour les hommes : interroger leurs soeurs, leurs mères, leur amoureuse sur ce sujet, les écouter. Un certain nombre pourront peut-être vous dire comment elles se sont débrouillées.
          Cordialement.

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