La femme, la dernière colonie ?

Selon Germaine Tillion (« Le Harem et les cousins »1966),   la société méditerranéenne traditionnelle  s’oppose  aux  sociétés modernes par un caractère  qui est à l’origine de l’asservissement tenace de la condition féminine. C’est la claustration des femmes (le harem) et l’endogamie (le mariage entre cousins). Cet asservissement est symbolisé  aux yeux des occidentaux par le port du voile.

D’où viennent ces pratiques ?

La zone qui correspond géographiquement à la mise à l’écart des femmes couvre une surface qui ne correspond pas à la zone de la religion musulmane. L’épicentre de ce développement est le Levant méditerranéen où a eu lieu le passage de la vie nomade au développement de l’agriculture puis à la vie citadine.

Le voile n’est pas une exigence de la religion musulmane. C’est une tradition plus ancienne, propre au monde méditerranéen  que l’islam a reprise à son compte et renforcée. Les femmes musulmanes ne se voilaient que lorsqu’elles habitaient une ville. Jadis dans les campagnes, elles circulaient à visage découvert. Les pères voilaient leurs filles pour éviter qu’elles n’épousent des étrangers, ce qui aurait pour conséquence de réduire les terres du clan. C’était le moyen de les conserver pour les garçons de la famille (les cousins) et de lutter contre l’éparpillement des patrimoines que le système d’héritage musulman imposait à chaque génération. Quant aux populations minoritaires (chrétiens d’orient, juifs, musulmans hétérodoxes), le port du voile s’explique par la volonté de sauvegarder un particularisme menacé.

Le voyageur qui a visité les pays méditerranéens à l’époque où a été écrit ce livre pouvait constater l’absence des femmes dans tous les lieux publics. La claustration des femmes témoigne de la volonté de vivre entre soi.

 Pourquoi l’endogamie s’est–elle maintenue si solidement jusqu’à nos jours hors de son milieu électif, la tribu nomade ? L’auteur l’attribue entre autres à la valorisation sentimentale jusque dans les milieux citadins, de la société bédouine (les nobles), provoquant la réanimation continuelle des idées et des préventions des tribus au cœur des grandes civilisations citadines de l’Orient.

Le poids du nombre a continué depuis d’appartenir à la masse des campagnes (néolithique, nataliste, incivique) que Germaine Tillion appelle « la république des cousins » et qu’elle oppose au monde des villes qu’elle nomme « république des citoyens », société moderne  qui concerne tous les gens qui ont appris à lire, ont fréquenté une école, à qui on a expliqué ce qu’est un état, une nation, une patrie.  Comme par le passé cette masse humaine continue à écraser et submerger une élite intellectuelle lucide mais trop peu nombreuse pour s’imposer. La loi du nombre appartient toujours aux masses rurales qui plus que jamais envahissent les villes. Elles y apportent un poids quasi écrasant de préjugés historiques.

La grande victime de cette situation est la femme : elle cesse d’être une cousine ; elle n’est pas encore une personne.

Le voile féminin est devenu un symbole : celui de l’asservissement d’une moitié de l’humanité. Il fait de la femme la dernière colonie. Le voile qui cache  tout le visage  ne constitue pas uniquement un détail de costume pittoresque. C’est une véritable frontière. « D’un côté vit et progresse une société nationale, qui se trouve être une demi-société ; de l’autre stagnent – ignorantes, ignorées – les femmes ».

 Cet ouvrage a été écrit il y a 50 ans. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Comment expliquer le regain du port du voile depuis le moment où ce livre a été écrit ? Est-ce pour des raisons de repli identitaire ? Des raisons culturelles ? Religieuses ? La soumission des femmes est-elle inscrite dans l’ADN des familles du monde méditerranéen ? Il est probable que devenu symbole de l’appartenance à la religion musulmane, il est devenu pour beaucoup de gens un « drapeau ».

Nous verrons dans un autre billet quel est le point de vue d’une iranienne.

 

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