Cendrillon, servante ou princesse?

Cendrillon est une orpheline. Suite au remariage de son père, elle perd son statut de « fille de la maison » et se retrouve servante dans sa propre famille. Comment cette jeune fille maltraitée et dévalorisée chez elle va-t-elle réussir à échapper à sa condition et à se marier? Comment va-t-elle pouvoir séduire un prince et devenir princesse, ce qui correspond dans le conte à la formation d’un couple? Le conte de Cendrillon apprend aux filles comment se noue une relation amoureuse et comment une histoire malheureuse peut bien se terminer.

Revenons à notre héroïne, Cendrillon. Sa belle-mère a deux filles, arrogantes comme elle. Elles n’ont ni la beauté ni la douceur de Cendrillon et elles sont très gâtées. A elles, les beaux habits, les chambres parquetées, les miroirs et les bijoux. Cendrillon, elle, travaille toute la journée à lessiver, repasser, faire la cuisine, servir ses sœurs. Quand elle a fini son travail elle se repose près du foyer. C’est pourquoi l’une des deux sœurs l’a surnommée Culcendron et l’autre, l’a appelée Cendrillon, du nom d’un chaudron qui reste toujours dans l’âtre. Le soir, elle dort au grenier sur un mauvais matelas. Enfermée dans la maison et dans sa condition de servante sans droits, bien que fille de gentilhomme, elle n’a aucun avenir. Malgré sa beauté (« avec ses méchants habits elle était cent fois plus belle que ses sœurs ») et sa douceur, elle ne peut compter sur l’aide de sa famille pour échapper à sa condition et se marier. Sa situation est dramatique. Aucun doute n’est permis là-dessus.

Le bal donné par le Prince est la grande affaire pour les jeunes filles du pays :

Quand le fils du roi donne un bal, les sœurs se réjouissent, car elles sont invitées. Ce bal est l’occasion de se montrer et de rencontrer un prince ou son équivalent, un jeune homme qu’elles pourront épouser. Les deux sœurs  cherchent comment s’habiller, se coiffer, quelles parures porter. Cendrillon est sollicitée car elle a bon goût. Elle les aide et les conseille, ne manifestant aucune rancune, mais elle a le cœur gros. Le bal, c’est la fête, l’occasion de sortir de la maison, d’admirer la beauté du palais, des équipages et des vêtements de parade, de rencontrer des gens. Le conteur donne toutes sortes de détails sur le magnifique spectacle que présente ce bal,  Les sœurs lui disent bien que ce n’est pas pour elle, qu’elle ne peut se présenter au bal, vêtue comme elle est, et même si l’une d’elles lui prêtait une de ses robes : « on rirait bien si on voyait un Culcendron au bal ! ». Elles déversent leurs moqueries sur la pauvre Cendrillon.

Après leur départ, elle pleure. Elle est privée de fête. Ses larmes font venir sa marraine, la fée. Seule sa marraine, qui ne fait pas partie de la famille, peut en effet venir à son secours. Si Cendrillon n’a pas la possibilité de rencontrer des jeunes gens de son âge, comment va-t-elle trouver à se marier ? La préoccupation qui est celle des adultes, n’est pas explicitée, mais le conte de Cendrillon comme beaucoup d’autres sert à préparer les enfants  à leur destinée future d’époux et de parents. Les rencontres sociales sont l’occasion de trouver la bonne personne à épouser.

Pour le moment Cendrillon pleure la fête qui lui est interdite. Quand la fée lui dit  « Seras-tu bonne fille ? Je t’y ferai aller », elle acquiesce et lui obéit malgré l’étrangeté des ordres donnés : elle va chercher une citrouille dans le jardin sans trop deviner comment cette citrouille la fera aller au bal. Quand sa marraine transforme la citrouille en « un beau carrosse tout doré », les souris en chevaux, elle prend des initiatives et commence à chercher de quoi constituer un attelage complet avec son cocher et ses laquais. Il reste les vilains habits. Qu’importe ! La fée les transforme en « habits de drap d’or et d’argent tout chamarrés de pierreries ». Elle lui donne en outre « une paire de pantoufles de verre les plus jolies du monde ». Cendrillon part pour le bal avec comme seule consigne l’interdiction de « passer minuit » sinon le carrosse redeviendrait  citrouille, les chevaux souris etc.… Cendrillon promet.

Le conte s’attarde sur le plaisir éprouvé par notre héroïne accueillie par le prince, invitée par lui à danser, enviée et détaillée par tous les invités. Ce qui est curieux pourtant, c’est l’attention qu’elle porte à ses sœurs. Elle leur fait mille civilités sans que celles-ci ne la reconnaissent. Elle leur offre même des oranges.

Quand elle s’enfuit juste avant minuit, elle est comblée par tout ce qu’elle a pu vivre. En remerciant la fée, elle demande à retourner au bal le lendemain, car le prince le lui a demandé.

Ayant vite regagné la maison et revêtu ses hardes, elle accueille ses sœurs comme si elles la tiraient du sommeil et leur joue toute une comédie, les interrogeant sur le bal, sur cette princesse, disant à quel point elle aimerait la voir, demandant si une des sœurs ne pouvait lui prêter une robe… On sent qu’elle jubile de leur méprise.

Le lendemain elle retourne donc au bal, encore plus éblouissante et cette fois elle oublie presque l’heure, quitte le palais de justesse et perd une de ses pantoufles. De toutes ces magnificences il ne lui reste que l’autre pantoufle.

On connaît la suite : le prince annonce qu’il épousera la jeune fille à qui cette pantoufle ira et il la fait essayer par toutes les jeunes filles du royaume depuis les princesses et les duchesses jusqu’aux dames de la cour. Quand ses sœurs l’essaient et n’y arrivent pas, elle propose en riant de l’essayer. Elle lui va très bien.  Elle enfile l’autre pantoufle qu’elle avait gardée dans sa poche. Sa marraine arrive, transforme ses vêtements d’une manière encore plus magnifique et tous la reconnaissent. Le Prince l’épouse alors et Cendrillon, aussi bonne que belle, marie ses sœurs à deux gentilshommes de la cour.

Voici la moralité :

La bonne grâce est le vrai don des fées ;

Sans elle on ne peut rien ; avec elle on peut tout. ».

Que nous dit le conte ? Quelles permissions pour les petites filles qui écoutent l’histoire ?

Il parle aux fillettes de leur présent et de leur avenir. Concernant le présent, il parle du malheur d’être orpheline, d’être négligée par ses parents et même exploitée comme servante par la famille. La situation de certains enfants est tragique. L’évoquer invite le jeune enfant à relativiser ses propres difficultés. Il dit aussi le courage, la bonté, l’énergie, la force du désir. Cendrillon fait son travail, elle le fait bien sans se plaindre. Elle est active, un peu moqueuse, pleine de vitalité. Comme tous les enfants elle ne comprend pas forcément le pourquoi des interdictions : pourquoi minuit ? Pourquoi pas une heure du matin ! Les parents ont des idées bien à eux. Les jeunes filles qu’on laisse sortir le soir avec des réticences en leur disant : « Promets nous de rentrer avant telle heure » n’ont pas conscience qu’on cherche à les protéger d’un mal qu’elle n’arrivent pas à imaginer. La première fonction du conte est d’avertir les enfants des dangers qu’ils courent ; la deuxième est d’encourager certaines qualités : l’obéissance, le courage, la loyauté, la persévérance, l’urbanité que Perrault nomme « bonne grâce ».

Concernant l’avenir, il indique le grand projet de vie de l’être humain : assurer sa descendance et donne des règles pour se trouver un conjoint : le chercher hors de sa famille d’origine ; trouver autant que possible la bonne personne. Le thème de la chaussure est clair. A la fois le petit pied de Cendrillon évoque l’enfance qui attendrit l’adulte, mais c’est aussi un critère aristocratique et pas seulement en Chine. A chaque pied sa chaussure ! A chaque amant son amante. Le conte induit l’idée que chacun va forcément trouver un jour l’unique personne qui lui ira vraiment, le promis ou la promise. Ceci implique qu’il donne la permission de refuser le destin fixé par la famille et reconnaît la légitimité du choix personnel. Il encourage l’idée de l’amour tel que la développe l’amour courtois et plus tard le romantisme. Cette conception continue à alimenter la littérature romanesque d’aujourd’hui.

L’interdiction de dépasser minuit a une signification : en lui obéissant, Cendrillon suscite  l’intérêt du prince. Le mystère de son identité, de son apparence magnifique est augmenté par cette fuite. Il semble que la fée lui enseigne sans qu’elle en ait conscience comment se faire désirer. Elle lui enseigne aussi que le désir se contrôle. C’est la stratégie de base de l’amour replacée dans un cadre social.

Ce conte contient, outre la magie et  les enchantements opérés par la fée, beaucoup d’éléments qui demeurent la base des romans dits « d’amour » : la fête, les masques au travers des déguisements qui dissimulent l’identité des personnes puis  la révélation et la fin heureuse.

La version des frères Grimm présente beaucoup de différences. Elle est beaucoup plus cruelle. Cendrillon est persécutée par des personnes impitoyables. Son seul réconfort est le noisetier qu’elle a planté sur la tombe de sa mère. Il est devenu un bel arbre sous lequel elle se réfugie en pleurant et en priant.  « Un petit oiseau blanc venait alors s’y poser ; si elle formulait un souhait, le petit oiseau de l’arbre lui jetait aussitôt ce quelle avait souhaité ». Quand elle demande la permission d’aller au bal, sa belle-mère feint d’accepter de l’emmener  si elle accomplit une tâche impossible : ramasser et trier le pot de lentilles qu’elle a répandues dans la cendre du foyer. Cendrillon fait alors appel à l’oiseau. Pigeons et moineaux font dans les temps le ramassage et le tri des lentilles. Mais la marâtre exige encore plus et une fois la tâche accomplie ne tient pas sa promesse, sous prétexte qu’elle n’a pas de robe et ne sait pas danser.

Cendrillon s’obstine et fait à nouveau appel à l’oiseau qui lui fait descendre de l’arbre une robe d’argent et des pantoufles brodées de soie et d’argent. Ainsi vêtue elle va au bal. Elle s’amuse beaucoup, elle est courtisée par le prince et elle s’enfuit pour rentrer chez elle sans qu’on lui ait donné une quelconque limite de temps. Elle s’échappe trois fois mais à la troisième elle perd la pantoufle qui va servir à la reconnaître.

Quand le serviteur du roi fait essayer la pantoufle aux deux sœurs, la première sur le conseil de sa mère se coupe l’orteil pour la faire entrer dans la pantoufle : une fois reine elle n’aura plus besoin de marcher ! Le couple de colombes perché dans le noisetier dénonce l’imposture et le prince, comprenant qu’on l’a trompé revient chercher sa belle. La deuxième se coupe le talon avec le même argument. Elle est à son tour dénoncée. Le prince insiste : n’y a-t-il pas une autre fille dans la maison ? Cette fois la pantoufle a trouvé sa propriétaire. Les noces ont lieu. Les colombes crèvent les yeux des deux sœurs pour les punir.

Dans cette version de l’histoire, pas de fée, pas de transformation, pas d’interdiction, mais chez la marâtre et ses filles une compétition impitoyable pour l’argent et le pouvoir par le moyen d’un mariage prestigieux. Cendrillon est protégée par sa mère qui est morte. Cependant elle est comme dans la version de Perrault active et déterminée. Le bal est aussi l’occasion unique d’échapper à sa condition et de rencontrer l’homme qui lui conviendra.

Que se passe-t-il après ?

Il est clair que selon les critères d’ Eric Berne et de l’analyse transactionnelle, Cendrillon a un scénario gagnant. Elle fait ce qu’il faut pour réaliser son désir et atteindre son but : sortir de sa condition misérable et être reconnue pour  ses qualités. Elle est capable entre autres de tenir compte des limites qu’on lui a données et d’appliquer les modes d’emploi de la vie en société. Le but que la société ancienne donne aux jeunes filles est de se marier. Pour y parvenir, Perrault indique l’importance pour une femme d’être agréable. C’est plus important que d’être belle.

Berne est intéressé par la suite qui est rarement abordée dans les contes. Il fait l’hypothèse que Cendrillon s’ennuie très vite. Une fois qu’elle a bien profité du plaisir de la vie royale, qu’elle a donné un successeur à la monarchie, elle ne trouve rien qui l’intéresse vraiment : son fils est élevé par quantité de nourrices et de gouvernantes, le prince est retourné à ses occupations de prince, essentiellement la chasse, poursuivant le gibier le jour et jouant aux cartes avec ses amis le soir il délaisse sa femme. C’est une situation qui fournit des patientes aux thérapeutes et des histoires de people aux magazines. On sort du domaine du conte pour enfants  pour celui de la vie.

Voici la suite imaginée par Berne :

Cendrillon découvre un jour que « les gens qui l’intéressent le plus sont les filles de cuisine et les femmes de ménage chargées de nettoyer les cheminées »[1]. Elle trouve toutes sortes de motifs pour tourner autour d’elles pendant leur travail. Elle constate à cette occasion ce qu’elle sait depuis toujours : il y a des milliers de femmes qui font la vaisselle et nettoient les cheminées. Elle se plaît en leur compagnie car elle connaît le travail. Elle se plaît à écouter leurs histoires. Berne imagine qu’elle fait école  créant une compagnie des dames de cuisine et de cheminée avec elle comme présidente, compagnie qui contribue à la qualité de la vie dans le royaume. Il conclut : « C’est ainsi que Cendrillon trouva sa place dans la vie ». En effet être une gagnante, c’est bien d’arriver à trouver sa place dans la vie. Ce faisant, il suggère que la place d’épouse et de mère peut ne pas être suffisante à notre époque et qu’une femme a aussi besoin de faire reconnaître ses talents.

On en vient à ce que les féministes appellent le complexe de Cendrillon.

Existe-t-il vraiment un  complexe de Cendrillon[2] ? En quoi consiste-t-il et que pouvons-nous en penser? Il s’agirait de la dépendance amoureuse des femmes, du désir inconscient d’être prise en charge par autrui qui se manifesterait par le désir d’être relevée de ses responsabilités et la peur d’être indépendante. Pour l’auteure, une fois que la jeune fille a rencontré le prince, elle renonce à toute ambition personnelle. Selon la journaliste Isabelle Germain, ce mécanisme est en route face à la prise de pouvoir : par exemple, alors que l’homme se déclare « fait pour le poste», la femme se déclare « disponible », c’est à dire qu’elle se soumet d’avance au choix d’autrui.

A mon sens le phénomène qui est décrit existe. C’est la condition traditionnelle des femmes dans la société patriarcale qui en est la cause. Il subsiste partout où ces mœurs survivent, mais la référence à Cendrillon n’est pas juste car Cendrillon, comme la plupart des personnages féminins de Perrault, est vive, active. Elle ne semble pas prête à renoncer à ses talents, au point que Berne l’imagine à la tête d’une fondation comme certaines célèbres et riches actrices américaines engagées. L’expérience du travail et la capacité à le faire du mieux possible est une clé du conte pour des lecteurs modernes. Elle est source d’équilibre et permet sûrement à Cendrillon de conserver sa bonne humeur.

Actualité de Cendrillon :

Le conte s’adresse aux enfants, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’autrefois, mais les permissions qu’il donne ne sont pas limitées à ce qui est acceptable ou non de leur part à une époque historique précise et les filles d’aujourd’hui n’entendent pas toutes la même leçon.

Certaines, élevées dans une société de type patriarcal dominée par les hommes et  le poids des familles ne s’autorisent pas à choisir seules leur compagnon de vie. D’autres trouvent dans le scénario de Cendrillon la permission de refuser la destinée organisée par leur famille et de chercher des alliés pour réussir à trouver leur place dans le monde. Reste aussi à se poser aussi la question du ménage qui est le lot quotidien des femmes. On peut soupçonner que le conte invite les petites filles à considérer comme normal de le prendre en charge.

[1] Eric Berne : Que dites –vous après avoir dit bonjour, P 204
[2] Colette Dowling :  Le Complexe de Cendrillon, Grasset, 2 octobre 1982.

 

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