La domination masculine est-elle un mythe dépassé?

Certains croient que le patriarcat n’est plus et je les crois sincères, ce qui ne veut pas dire qu’ils ont raison.

Pour un de mes « amis sur facebook», la différence de salaires entre femmes et hommes est une des dernières traces du caractère patriarcal de notre société. Dans la vie quotidienne des couples, pour lui l’égalité est assurée, parfois trop bien.

Je pense en revanche que pour une majorité de femmes c’est justement dans la vie du couple qu’on voit le mieux cette domination et d’abord au niveau des tâches ménagères exercées à titre gratuit par les femmes et sous payées quand il s’agit de salariées, avec en plus la gestion mentale du foyer. Suite au confinement à cause de l’épidémie de la covid on aurait pensé que l’équilibre dans la gestion des tâches se serait répandu. Les témoignages prouvent le contraire. L’autre point non évoqué pour l’instant est le service sexuel dont parlent Jean-Claude Kaufman dans « Pas envie ce soir ! » et Alexia Boucherie dans « Troubles dans le consentement ».

 

Pour cet « ami sur facebook», ce seraient les femmes qui entretiendraient la domination soit en élevant leurs filles dans cet esprit d’aliénation (il les qualifie alors de mères castratrices) soit en entrant en concurrence les unes avec les autres (témoin la jalousie entre elles) et en ne manifestant aucune solidarité avec les autres femmes (défaut de sororité). Sur ce point je me tournerais vers Toni Morrison et son texte sur les soeurs de Cendrillon.

Il doute qu’un matriarcat soit plus juste que le patriarcat. Il a raison si on met dans ce terme uniquement l’idée d’un pouvoir des femmes fonctionnant sur le modèle de celui des hommes. Sur ce point je me réfèrerai au beau livre de Heide Goettner Abendroth qui décrit les restes de sociétés matriarcales d’égalité et de partage entre les sexes subsistant sur terre : Les sociétés matriarcales ; Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde.

Il pose enfin la question : Est-ce que les femmes veulent vraiment l’égalité car il n’y a pas beaucoup d’avantages à être au devant de la scène. La question est judicieuse. On a là une position classique sur certaines positions féministes.

Qu’en pensez-vous ? Désirant partir de ce que pensent les gens sur le sujet, je vous propose de réagir, de compléter ou de contester cette approche. J’aborderai moi-même successivement ces différents points : celui de l’égalité, des tâches ménagères réservées aux femmes et des services sexuels, de la rivalité féminine et du matriarcat.

Commençons par le combat pour l’égalité :

« Les hommes ont mené tous les combats, sauf celui pour l’égalité des femmes. Ils ont rêvé toutes les émancipations, sauf celle des femmes » écrit Ivan Jablonka dans  son ouvrage : Des hommes justes, Du patriarcat aux nouvelles masculinités (Le Seuil). Ce combat rencontre encore leur indifférence ou leur hostilité. Or ils sont concernés par l’égalité des sexes. Le féminisme est un choix politique. La liste chez les hommes des supporters historiques de la lutte des femmes pour leurs droits est courte : Nicolas de Condorcet, Charles Fourier, John Stuart Mill, William Thompson, Léon Richer, Jin Tianhe et Tahar Haddad ont soutenu la lutte pour l’émancipation des femmes. Mais la plupart des hommes ne voient pas où est le problème. Les privilèges qu’ils ont depuis leur petite enfance sont considérés par eux comme naturels. Ils sont en fait liés à leur statut qui est toujours dans une société hiérarchique supérieurs à celui des femmes de même niveau.

Emmanuel Todd a une position intéressante par rapport à l’évolution d’un système familial égalitaire. Selon lui, la structure familiale primitive composée d’un couple et de ses enfants qui est celle des chasseurs-cueilleurs a survécu sur la frange occidentale de l’Eurasie et aux Etats –Unis.

Ailleurs, depuis le développement de l’agriculture sont apparus des systèmes patrilinéaires marginalisant les femmes avec la montée en puissance d’un statut masculin dominant. Les survivances du modèle nucléaire originel dans certaines régions ont facilité le maintien d’un système familial égalitaire, expliquant le développement du féminisme en occident. Reste à savoir si, avec le développement de l’instruction des filles, on ne va pas voir se développer dans le tiers-monde une exigence de plus grande d’égalité. Cela commence !

Regardons ce qui concerne les tâches ménagères.

Comment les contes de fées et leur variante édulcorée des films de Walt Disney et de la littérature enfantine préparent-ils les filles à faire le ménage sans rechigner ? Dans les contes, les filles qui ne sont pas mariées restent dans leur famille pour y accomplir les tâches ménagères. C’est le cas de Cendrillon qui balaie le sol en chantant « Un jour, mon Prince viendra ». Le Prince sera le sauveur, s’il est assez riche pour lui assurer les services d’une domesticité adaptée. Eric Berne a l’air de penser que Cendrillon s’épanouit dans ce travail au point qu’une fois devenue princesse et mère d’un petit prince, elle retournera aux joies du ménage mais en « manager » car elle s’ennuiera. C’est bien le signe de la méconnaissance masculine concernant la vie des femmes. Il est vrai que pour Eric Berne le grand problème de l’être humain est de savoir comment s’occuper et obtenir des signes de reconnaissance des autres.

Blanche Neige échangera l’hospitalité des nains contre des services ménagers. Peau d’âne gagnera franchement sa vie dans le rôle de la souillon (celle qui s’occupe des cochons). Seul le roi, père de Peau d’âne reçoit de l’argent sans avoir à travailler car il a un âne dont le crottin est fait d’écus d’or. Il suffit de le ramasser chaque matin. Le Prince lui va à la chasse ou à la guerre. La femme de Barbe bleue a trouvé le mari qui lui offre une vie amusante, mais au bout, il y a la mort. Pas très tentant !

Parallèlement les fillettes subissent dans leur famille un entraînement aux soins du foyer qui les prépare au mariage. Dans ma famille on se riait de la jeune artiste qui ne savait pas qu’on doit vider un poisson avant de le cuire et qui s’est retrouvée à devoir faire la cuisine à son mari sans avoir appris à la faire! Encore maintenant la charge mentale du foyer repose sur la femme. Aux antilles, la femme est « le poto mitan de la case » l’équivalent de la poutre maîtresse..

Le rôle du père et celui de la mère vont déterminer les exceptions : certaines filles reçoivent de leur père l’autorisation de réussir. Selon Madame de Staël qui écrivait « la gloire est le deuil éclatant  du bonheur », la réussite pour une femme est incompatible avec les joies du foyer. Elle avait reçu de son père la permission de réussir et d’être une exception : une penseuse et une grande écrivaine. C’est le cas de beaucoup de nos écrivain(e)s ou scientifiques. Les mères énergiques et féministes influencent aussi leurs filles, d’autres parfois leur fournissent un contremodèle. La plupart découvriront que la conquête du Prince ne les dispense pas des activités du ménage, mais les reconduit au ménage. Le partage est-il en vue ?

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *