Harcèlement sexuel et déni

Dans le documentaire d’Olivier Pighetti qu’on pouvait voir sur France 5 ce 3 janvier 2017 et qui avait pour thème « Harcèlement sexuel, le fléau silencieux », j’ai entendu une intervenante exprimer l’opinion que les harceleurs sexuels avaient conscience du mal qu’ils faisaient. Je ne suis pas sûre que ce soit toujours le cas.

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Interview à propos des conflits à radio France

Florian Cazeres m’a interrogée pour le média en ligne Widoobiz sur les conseils à donner pour sortir d’un conflit social. Je lui ai dit ce que je savais, dont je parle dans mon livre sur les conflits publiés chez Dunod. Cet article dit beaucoup de choses en peu de mots.

Le premier point que j’ai souhaité souligner, c’est la différence entre conflit d’intérêt et conflit de pouvoir.
– Dans le premier cas chacun défend son intérêt et c’est légitime. La sortie de crise par la négociation devra prendre en compte les besoins et les intérêts des parties, mais aussi l’intérêt commun. On est tous sur le même bateau !
– Dans le second cas, on règle ses comptes. C’est un bras de fer où le but est de l’emporter sur l’autre, quitte à tout perdre. Dans beaucoup de conflits sociaux il est aisé de percevoir le rapport de force : le conflit légitime au départ est devenu l’occasion de règlements de comptes ou de luttes de clans qui sont autant d’obstacles à la sortie de conflit.

Faire passer un conflit de pouvoir à un conflit d’intérêt est donc essentiel. Pour cela le traiter comme un conflit d’intérêts et « ignorer le jeu » comme on le dit en analyse transactionnelle, mais tout en le gardant à l’esprit. S’appuyer sur la bonne volonté de chacun.

La méthode est importante :
Ecouter les uns et les autres et se demander quelle est la plainte
Faire parler les gens sur leurs attentes qu’elles soient réalistes ou non,
– Manifester son intérêt,
– Donner des signes de reconnaissance.
On cherchera l’intérêt commun sur le plus long terme et on se demandera quel pourrait être un premier pas dans cette direction.

L’attitude doit être ouverte mais cadrante. Le but est d’obtenir de l’information sur ce qui est en question (le ou les problèmes) et sur le cadre de référence de chacun (voir A. Le Guernic : Sortir des conflits, Dunod, 2014, P 139) . La réponse aux besoins varie beaucoup d’une personne à l’autre, d’un groupe à l’autre. Ces variations sont autant de portes pour la négociation.

Analyser et résoudre les jeux de pouvoir

 

Ils disent comment on obtient quelque chose contre le gré d’autrui.

Selon Claude Steiner :

  • Les jeux de pouvoir peuvent être actifs : on obtient satisfaction en attaquant. L’énergie est dans le Parent. On reproduit des modèles.
  • Les jeux de pouvoir peuvent aussi être passifs :  on obtient satisfaction en utilisant les stratégies de la passivité. L’énergie est dans l’Enfant. On reproduit les stratégies de l’enfance, qui peuvent aussi être des modèles (Enfant dans le Parent). Ils sont peu développés par Claude Steiner.

Les jeux de pouvoir physiques utilisent les moyens physiques

Les jeux de pouvoir psychologiques utilisent les ressources mentales et verbales.

Dans les deux cas, ils peuvent être

  • manifestes (ou grossiers) : on cherche à contrôler l’autre sans masquer la manoeuvre autoritaire.
  • ou subtils : l’efficacité de la manoeuvre dépend de sa dissimulation. Le but est caché.

Les jeux de pouvoir actifs : l’énergie est dans le Parent

1 – L’exercice manifeste du pouvoir physique :

 Il comprend le meurtre, le viol, la torture, la privation de nourriture, la médication forcée, les coups, les bousculades, l’envoi de projectiles, les portes claquées. Le but est de supprimer toute résistance chez l’autre ou de l’intimider dans le meilleur des cas.

Cet exercice est quotidien même dans les périodes de paix et dans les démocraties. C’est la violence ordinaire qui s’exerce contre les faibles : les enfants, les vieillards, les pauvres, les femmes, les personnes différentes. Il suffit de lire les journaux pour en trouver des exemples. L’objectif est de susciter chez l’autre  la peur et la soumission.

2 – L’exercice subtil du pouvoir physique :

Alors que dans les jeux de pouvoir physiques grossiers, le but est manifeste, dans les jeux de pouvoir subtils, il est caché.

  • Une personne utilise son corps pour influencer l’autre : il peut utiliser sa taille pour dominer l’autre ou envahir son espace physique. Claude Steiner cite les comportements qui apparaissent aux femmes comme faisant partie du comportement masculin normal comme de guider une femme en la tenant par le coude dans les lieux publics, de lui tenir la main, de la précéder. Il dit que s’ils étaient inversés et s’appliquaient aux hommes, ils seraient perçus comme insupportables.  Claude Steiner est féministe et le revendique.
  • Le harcèlement sexuel est un jeu de pouvoir physique subtil. Au niveau social, les messages sont professionnels et au niveau du corps toutes les indications vont dans le sens de la séduction et de la pression sur l’autre.
  • Les placements stratégiques dos à la fenêtre (on voit et on est mal vu), au milieu d’une pièce font partie des ressources possibles pour garder le contrôle et intimider autrui. L’estrade au-delà de son côté fonctionnel symbolisait le statut des professeurs face aux élèves. On n’en voit plus guère. Mais que dire des signes discrets du pouvoir que sont les vêtements luxueux, l’épaisseur de la moquette dans le bureau du haut responsable, les chaussures sur mesure, la montre hors de prix? Ce sont des indicateurs de statut comme les sirènes et les gyrophares des voiture de la police ou les motards qui accompagnent en cortège l’homme politique . Ils créent les conditions de la soumission.

3 – Les jeux de pouvoir psychologiques manifestes :

 La manoeuvre est grossière.

Sont utilisées les techniques psychologiques de domination qui reposent sur l’obéissance des partenaires : menaces visant à susciter chez l’autre non plus la peur physique, mais le doute (peur d’avoir tort), la culpabilité (peur d’être en faute) ou des peurs plus archaïques : peur d’être abandonné ou rejeté.

Ils comprennent aussi la séduction par des cajoleries, les promesses, mensonges, tentatives de persuasion : “c’est la meilleure chose à faire, après vous serez tranquille, tout sera fini”.

 Le but est de venir à bout de la résistance de l’autre sans avoir à utiliser la force physique.

Les moyens sont les regards menaçants, les propos mensongers, les interruptions de la parole, le fait d’ignorer quelqu’un comme s’il n’était pas là. On reconnait les méthodes de la drague, mais aussi du harcèlement. En cas de refus, c’est le dénigrement rageur. Combien de femmes qui avaient dit “non”, se sont entendu traiter de “frigides” ou “mal baisées”.

4 – Les jeux de pouvoir psychologiques  subtils :

Le but est caché et la majeure partie des indices échappe à l’attention tout en créant des tensions : mensonges par omission, humour sarcastique, métaphores dévalorisantes, commérages, utilisation de statistiques inventées pour l’occasion, fausse logique. Au niveau du langage, on trouve tout ce qui fait obstacle à la pensée comme l’abus de négations qui crée l’incertitude et débranche l’état du moi Adulte. Ainsi l’expression  “vous n’êtes pas sans savoir” qui se transforme parfois de manière absurde en “vous n’êtes pas sans ignorer” illustre la manière dont on embrouille très vite les gens.

Les messages paradoxaux, le jargon, la langue de bois, la propagande et la désinformation en font partie.

Les jeux de pouvoir passifs : l’énergie est dans l’Enfant;

Les jeux de pouvoir que nous avons évoqués précédemment sont utilisés de manière agressive, en attaquant, depuis une position haute (voir la théorie de l’école de Palo Alto). Mais il existe aussi des jeux de pouvoir passifs où les personnes essaient d’obtenir ce qu’elles veulent par les stratégies de la passivité, depuis une position basse. Les comportements de passivité systématiques deviennent des moyens de faire plier l’autre.

ex :  ne pas répondre au téléphone

Il existe quatre sortes de comportements passifs : ne rien faire, se suradapter, c’est à dire en faire trop, s’agiter, agir avec violence contre l’autre ou contre soi.

Ces comportements se retrouvent dans la vie sociale en cas de déséquilibre des forces entre deux groupes en conflit. En premier, “on fait le mort” (ne rien faire).  C’est l’équivalent de la grève avec arrêt de travail ou de l’occupation passive des lieux publics comme le préconisait Gandhi. En faire trop (se suradapter), c’est faire la grève du zèle, comme les douaniers en ont souvent donné l’exemple aux frontières. Protester, argumenter à l’infini, c’est s’agiter, comme dans les manifestations de rue. La violence passive, c’est la violence contre soi-même : le suicide et l’immolation par le feu. L’attentat suicide tel qu’il s’est développé ces dernières décennies réunit les deux volets : violence contre soi et contre les autres. On peut considérer ces stratégies comme les moyens de pouvoir des faibles.

Dans la vie privée, certaines personnes prolongent les stratégies de l’enfance et utilisent les jeux de pouvoir passifs pour obtenir ce qu’elles veulent.

Etude de quelques cas de jeux de pouvoir

  • Premier cas : dans un couple

Dialogue  entre Laura et son compagnon, Pierre.  Il commence :

– Allons au cinéma ce soir!

– J’aimerais mieux aller danser!

– Et bien moi, je veux aller au cinéma! Peut-être que je vais devoir y aller tout seul?

Ne viens pas te plaindre après que nous ne passons pas assez de temps ensemble!

La manœuvre consiste à créer la culpabilité : si l’autre ne cède pas , il sera responsable d’avoir compromis le climat du couple. Le thème de l’échange est “C’est tout ou rien”. L’autre est invité à renoncer à sa préférence. La question d’une négociation n’est pas envisagée. La relation est fondée sur le rapport de force, le bras de fer. Le plus faible cédera le premier.

Quels sont les choix possibles pour Laura ?

Laura obéit et renonce. Elle accepte la position de dominée. Pierre a réussi. C’est le choix de la soumission.

Elle escalade, ce qui est une réponse compétitive et perpétue le jeu :

– Bien sûr que tu peux y aller tout seul. En revanche je suis sûre que Georges sera ravi de m’emmener danser. Qu’est-ce que tu en dis?

Pour résoudre le problème, deux pistes :

Elle  choisit la coopération et cherche une zone commune de prise en compte des besoins de chacun :

– J’ai envie de bouger et aussi d’être avec toi. Si je vais au cinéma avec toi maintenant, est-ce que tu es d’accord pour m’accompagner demain à la sauterie chez Nadine?

En cas de refus de coopération et de maintien du tout ou rien, elle cherche l’antithèse au jeu de pouvoir : celle-ci consiste à renoncer à un bien rendu rare. C’est une sorte d’auto-défense. A la réplique :

– Si tu veux me voir , il n’y a pas d’autre solution., elle peut répondre :

– J’ai très envie de te voir, mais je n’y trouve pas mon compte. Je préfère renoncer pour ce soir.

Ce type de réplique neutralise le jeu et crée une situation différente où tout peut redevenir possible si l’investissement affectif est suffisant, mais avec le risque d’une rupture qu’il faut assumer. Ceux qui enclenchent des jeux de pouvoir jouent sur la peur de manquer d’attention, d’amour, de présence. Ils utilisent la situation de monopole.  Être l’unique source de plaisir, de gratification permet de contrôler l’autre.

  • Deuxième cas : la stagiaire en formation

 Les professionnels chargés d’évaluer les personnes en formation sont parfois tentés de jouer de leur position. Ainsi des stagiaires en dernière année de formation se préparent pour l’examen dans le cadre d’un entretien – bilan portant sur le mémoire qui va être remis, mais qui peut encore être retouché. Deux formateurs accueillent une stagiaire. L’un d’eux l’accable de critiques sur elle-même (elle n’est pas sérieuse, elle est désinvolte), sur son travail (il est négligé) et la déstabilise complètement. L’autre ne dit rien. Elle s’effondre en larmes. Elle en sort pleine de colère et avec l’impression qu’elle va échouer à l’examen. La relation dissymétrique n’est pas remise en cause. Elle se laisse dominer.

Dans une telle situation comment envisager la coopération ? Comment reprendre l’initiative? Le point clé de ce genre de situation est le rôle professionnel et le contrat de séance. Comme les systémiciens s’appuient sur “la bonne intention”, dans le cas d’un jeu de pouvoir il ne sert à rien d’accuser l’autre d’être méchant et persécuteur. Il vaut mieux jouer le jeu de la situation : le formateur accomplit sa tâche en pointant les faiblesses du travail. La première chose est de reconnaître son rôle et d’ accepter les remarques, de demander des conseils, de  remercier pour les conseils, bref de collaborer.

Si la persécution ne cesse pas, il importe de vérifier qu’on est bien dans un entretien destiné à aider les stagiaires à réussir l’examen, ce qui est aussi l’intérêt de l’institution. Chacun joue son rôle dans le jeu professionnel. Rappeler tranquillement le rôle de chacun et le contrat qui lie les uns et les autres est une intervention puissante. Ici les formateurs étaient payés pour entraîner les stagiaires avant les examens, pas pour les démoraliser.

La démarche de coopération consiste donc  à faire alliance avec la partie de la personne qui est bonne. C’est en général celle qui cherche à jouer son rôle : chacun de nous cherche à être un bon parent, un bon formateur, un bon professionnel, une personne sensible à l’intérêt de l’organisation, de l’institution. Toucher cette fibre débouche sur la coopération.

  • Troisième cas : le théâtre ou la grammaire ?

 Une institutrice désireuse de faire du théâtre dans sa classe entre avec les parents d’élèves dans une logique de “Tout ou rien”. Elle leur annonce que pour qu’elle puisse prendre le temps d’animer les séances de théâtre, il est indispensable que les parents se chargent complètement de l’enseignement de la grammaire. Elle ne peut dit-elle assurer les deux. Il faut choisir. Une mère d’élève fait une objection et est aussitôt cataloguée d’ “hostile au projet théâtre”.

La réponse d’antithèse consisterait  à dire par exemple :

– Ce projet de théâtre dans la classe est un projet formidable. Mais le coût est trop élevé. Je préfère que mon enfant bénéficie en classe de tout l’enseignement prévu.

 Il vaut mieux en effet éviter d’entrer dans des discussions autour de la compétence des parents à enseigner la grammaire, de l’obligation de l’institutrice de suivre le programme, de sa manière de se débarrasser d’un enseignement qui ne lui plaît peut-être pas. Ce serait entrer dans une dynamique de compétition où chacun chercherait à avoir raison sur l’autre. C’est de l’énergie perdue. La position haute de l’institutrice dans ce domaine lui assure la victoire finale. Les parents en effet sur un sujet mineur préfèrent ne pas attaquer de front de peur de nuire à leur enfant.

  • Quatrième cas : le harcèlement moral en entreprise comme mode de gestion des licenciements :

Dans le milieu de l’entreprise et dans les institutions, le harcèlement moral s’analyse aussi comme un jeu de pouvoir. Il est courant qu’une personne en position de force utilise sa position pour obtenir le départ d’un collaborateur, pour le discréditer, le pousser à bout. La démarche est délibérée.

 Le patron de Julien a décidé de se séparer de lui. Or son ancienneté dans l’entreprise lui donne droit à des indemnités de licenciement importantes qu’on pense pouvoir économiser en le mettant au placard et en le poussant au départ. Julien résiste au prix d’un dommage psychologique important : humiliations, attaques de mauvaises foi, mensonges qui entament l’estime de soi. Il reste cependant  jusqu’à ce qu’il obtienne gain de cause et un licenciement avec indemnités et la prise en charge financière d’un bilan professionnel. Mais il subit le poids de ces moments terribles. Dans le cas de Julien, il a été pris dans un jeu de pouvoir de deuxième degré. S’il avait été plus fragile ou moins soutenu par son entourage, on  pouvait déboucher sur un jeu de troisième degré, avec dépression ou accident.

 Que conseiller dans ce cas? Se soumettre, c’est abandonner ses intérêts. Tenir bon, c’est se soumettre à un stress important. Il est donc utile de se faire aider psychologiquement (alliance avec des personnes compétentes) pour tenir bon et soutenir la partie du moi la plus sensible aux mauvais traitements et à la critique, l’état du moi Enfant. Garder l’Adulte aux commandes, analyser les manœuvres, observer comment fonctionne le système, prendre des notes, confronter son expérience avec celle d’autres personnes dans un cadre protecteur sont des moyens de garder la tête hors de l’eau et de s’en tirer au meilleur compte quand on est en position de victime dans un rapport de force désavantageux.

Vous doutez que ce soit possible? C’est pourtant ainsi que se sont battues les déportées du camp de Ravensbrük ainsi que le raconte Germaine Tillion (Fragments de vie, Points Essais). Comprendre le système concentrationnaire, observer, obtenir de l’information et se la transmettre ont constitué la démarche solidaire et intelligente qui a permis à ces femmes de tenir dans des conditions extrêmes.

Dans les jeux  de pouvoir de troisième degré, un des protagonistes s’attaque à L’Enfant de l’autre qu’il tente de terroriser et de déstabiliser. D’où l’importance de gérer au mieux sa peur et sa colère, de refuser la culpabilité et de mobiliser l’Adulte en utilisant sa capacité de penser et de réfléchir.

– Je comprends que nos intérêts sont opposés. Je défends les miens, mais il n’est pas question  que je prenne en plus la responsabilité de ce qui se passe.

– Je suis d’accord sur l’intérêt de votre projet, mais comme il me nuit, je défendrai mes intérêts.

Bibliographie :

Claude Steiner : L’autre face du pouvoir,  DDB

Claude Steiner : Un antidote à l’autoritarisme : les 7 sources du pouvoir AAT 46