Voile et burkini

En quoi le port du voile par certaines femmes musulmanes est-il en France un problème pour beaucoup d’autres femmes, dans la mesure où selon la loi chacun est en droit de s’habiller comme il le veut dans l’espace public ?

Les musulmanes se disent parfois blessées par la réaction d’aversion des femmes occidentales devant le port du voile. C’est que le voile des musulmanes va à nos yeux avec toute une façon de vivre, un retour en arrière vers une société patriarcale, fermée sur elle-même, que nous avons partiellement subie nous aussi dans le passé et dont nous ne voulons plus.

Sa signification pour nous marque la détermination de cacher le corps des femmes depuis leurs cheveux jusque parfois au corps entier, et même, pourquoi pas, yeux compris, en passant par le cou, les mains, le visage. Il s’agit de réserver la vue du corps à l’espace privé et de créer une barrière entre les sexes dans l’espace public, le plus commode étant à la fin de cloîtrer les femmes à la maison.

Or depuis 50 ans nous avons connu une réelle émancipation des femmes en occident avec le contrôle des naissances, le droit à l’avortement, les nouveaux droits de la famille et ceux du travail. On a assisté à la chute du nombre des mariages avant le premier enfant et à l’augmentation des naissances hors mariage, au nom de la liberté de choisir (un enfant si je veux, quand je veux), au retard de l’âge du mariage qui a donné aux femmes la possibilité d’acquérir un métier et de ne plus dépendre financièrement d’un mari.

Pour nous qui sortons à peine d’une domination que nous ressentons comme une atteinte à notre liberté, un déni de notre existence et de notre importance, la domination masculine menace encore, même si elle a un peu reculé. Nous savons que les retours en arrière sont possibles. Alors, les femmes qui portent le voile comme un drapeau ne nous rassurent pas. L’exemple de l’Iran qui impose le port du voile même aux étrangères en visite montre bien quel est le risque encouru dans une société patriarcale qui contrôle de près ses membres, jusque dans leur manière de s’habiller, au nom de sa morale religieuse.

 Nous avons donc un problème avec le voile, que n’ont pas forcément les hommes sauf s’ils sont sensibilisés à l’inégalité entre les hommes et les femmes et à ses manifestations. Comment penser et comment réagir ?

Comment réagir en démocrates mais aussi en féministes devant la recrudescence de manifestations de religiosité vestimentaire qui vont parfois jusqu’au paradoxe : je pense à l’invention du burkini, vêtement qui cherche à concilier la pudeur qui pousse à se couvrir le corps et la nudité relative des maillots de bain qui est fonctionnelle à la plage ?

Quand nous voyons des femmes ayant grandi en France avec les droits conquis par leurs aîné.e.s féministes (j’y compte aussi les hommes) faire le choix de se cacher ainsi et de mettre volontairement en veilleuse leur féminité, que pouvons-nous faire ? Chercher à les convaincre est inutile. Elles le vivent comme du mépris. Les critiquer est contreproductif.

En tant qu’éducatrice et analyste transactionnelle, je dirai plutôt qu’il faut se parler et utiliser les occasions de rencontres pour se questionner mutuellement. Nous savons en effet que nos croyances et nos opinions se construisent dans l’enfance et que c’est dans la famille que se construisent les idées et les pratiques d’égalité. Or nous venons de structures familiales différentes et nous avons des histoires différentes.

Voici comment je verrais les choses : des groupes de parole entre adultes où les unes et les autres se sentiraient suffisamment en confiance pour aborder les questions qui nous divisent. Ce n’est pas facile. Même dans sa propre famille, on évite généralement d’aborder certaines questions.

Les unes pourraient dire par exemple comment elles vivent le choix qui est fait par les femmes voilées qui ont grandi en France, quel écho il éveille en elles, la peur qu’il leur inspire, leur difficulté à accepter ce qu’elles perçoivent comme l’affichage dans la rue d’un statut inférieur.

D’autres pourraient dire en quoi leur choix est personnel et quelles en sont les raisons : observance religieuse, souci de se mettre à l’abri des agressions dans son quartier, tentative pour se distinguer des autres femmes (voile et coquetterie n’étant pas incompatibles), désir d’affirmer son identité ou plus simplement d’avoir la paix dans son milieu familial ou social.

Dans ces groupes, pas de jugement, mais un partage. Il faut savoir écouter les autres, surtout quand on n’est pas d’accord et même quand on l’est. Pratiquer la démocratie, c’est se parler.

Chacune a ses raisons. Encore faut-il saisir les implications sociales de ses choix. Le voile, au départ marque d’appartenance à une société patriarcale, a été désigné depuis par les religieux comme le signe d’une appartenance à l’islam. Dans une théocratie le pouvoir politique l’impose. Comme l’écrit l’iranienne Chahdort Djavann, « C’est le voile ou la mort ! ». Dans une société un peu plus ouverte, la majorité peut faire pression. Face à ces pressions il est de la responsabilité de chaque femme de décider si elle s’incline ou si elle décide de se battre pour sa liberté et celle des autres femmes, car, comme le cite la journaliste tunisienne Fawzia Zouari, « Il n’y a que ceux qui ont le pied sur la braise qui en ressentent la brûlure ».

A nous de soutenir leur combat. Il est aussi le nôtre.

 

4 thoughts on “Voile et burkini

  1. J’aime vraiment cet article qui explique la situation des femmes avec beaucoup de clarté. Il n’y a aucune agressivité ce qui est très appréciable en cette période tendue. En effet, rien ne vaut le dialogue bienveillant.
    Amicalement,
    Claire

    1. Le problème touche les rapports de l’individu et du groupe. Jusqu’où la liberté d’expression a sa place? On a besoin d’apprendre à discuter. L’agressivité n’a pas sa place dans les échanges; elle est mauvais signe.
      Merci d’avoir mis ta pierre à l’édifice de cette réflexion.

  2. Apres l’esclavage, les croisades et la colonisation, voici que nos islamophiles ont trouve… le voile chretien! Aujourd’hui essentiellement assigne a l’islam, le voile etait tout d’abord impose aux femmes par les arguments religieux du christianisme.

    1. Le voile est à rattacher aux traditions patriarcales des sociétés du bassin méditerranéen, bien avant le christianisme et l’islam. Les religions s’en sont emparées pour contrôler les femmes et en ont fait un attribut religieux. Lire Le harem et les cousins de Germaine Tillion.

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