Walkabout, de Nicolas Roeg, un conte cruel australien

Ce film de 1971, traduit en français sous le titre de « La randonnée » est à la fois un conte très cruel et une histoire de Robinson de terre ferme. Il se passe en Australie dans l’outback. Comme dans la plupart des contes, c’est une histoire d’enfants abandonnés par des adultes irresponsables et criminels et qui s’efforcent de survivre dans un univers particulièrement hostile, celui d’un désert australien.

Sur toute la durée du film court le thème de l’opposition entre le monde des aborigènes qui prélèvent sur la nature juste de quoi survivre et celui des blancs qui habitent des tours, agrémentées  de piscines et de jardins, ouvrent des chantiers, creusent des mines et s’adonnent au plaisir de  la chasse, tuant le gibier en masse pour le plaisir en le laissant pourrir sur place.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans le conte. Deux écoliers, une adolescente et son petit frère d’environ 6 ans vont pique-niquer en voiture dans le bush avec leur père. Ils ont leur uniforme d’écoliers et un très beau pique-nique préparé par une femme qu’on suppose être leur mère. Le père essaie de les tuer avec son revolver, il les rate, met le feu à la voiture  et se tue. Ils s’enfuient emportant un peu de nourriture, le cartable du petit garçon et ses jouets, des  figurines et voitures évoquant les jeux de guerre ainsi que la radio de l’adolescente qui a 400 heures d’alimentation. Elle emporte aussi la nappe du pique nique, très raffinée qui leur servira d’abri contre le soleil. Ils sont habillés pour aller à l’école. Ils marchent  vers le sommet le plus élevé « pour voir où ils sont », explique–telle à son frère. Ils sont perdus. Elle s’accroche à leur identité d’écolier, au monde d’hier, symbolisés par les bas, les chaussures, la casquette, l’uniforme, le cartable, la radio, tous ces signes d’une vie normale. C’est Frérot et Sœurette  dans le bush, obligés d’affronter un monde dangereux pour fuir des adultes plus dangereux encore.

Ils sont secourus par un jeune aborigène en train d’accomplir son rite initiatique de passage à la vie d’homme. Dans une longue errance, il les conduit à travers le bush jusqu’à une région ponctuellement habitée par des blancs. C’est la partie « Robinsons de terre ferme » qui évoque les récits d’aventures de l’enfance : comment survivre sans les outils de sa civilisation. Les paysages sont de toute beauté et d’une grande variété.

Comment font ils pour communiquer? Ils se parlent parfois sans se comprendre, dans des discours parallèles : quand l’aborigène parle et explique par exemple qu’il prélève sur la nature juste de quoi survivre ou qu’il apprécie comment l’adolescente s’occupe de son petit frère et en déduit qu’elle fera une bonne mère, le spectateur a la traduction mais pas les autres personnages. Seul le petit garçon arrive progressivement à communiquer avec lui sur l’indispensable. Que pense la fillette ? On ne le sait pas. On peut déduire de son comportement qu’elle est tendue vers son but : garder son identité d’écolière, sauver son frère, retourner à la civilisation : elle insiste pour qu’ils prennent soin de leurs vêtements, pour que son frère garde sa casquette et pour laver leurs vêtements dès que c’est possible. Quand l’occasion s’y prête c’est furtivement qu’elle se dénude pour nager dans une retenue d’eau.

Beaucoup de scènes étranges en relation avec les modes de vie si différents : la danse prénuptiale de l’aborigène. Elle est au cœur du propos. Les contes disent en particulier aux filles, qu’elles partiront de chez leurs parents pour aller fonder un foyer ailleurs, qu’elles devront affronter les dangers du monde et que cela finira bien (le bonheur, les enfants). Le contraste entre  le monde aborigène et celui de cette adolescente est au maximum de ce qu’il peut être sur terre. Le mythe de Tarzan et de Jane est une bluette, pas cette histoire. Les contes comme celui de « La belle et la bête » ou même de « Barbe bleue » évoquent la possibilité de rencontrer un autre, irréductiblement différent. Elle est présente dans notre imaginaire. Quel accueil est possible ? Pour un aborigène, c’est normal de terminer sa période d’initiation à la vie adulte en fondant une famille. Sa famille, il l’a trouvée avec ces enfants dont il montre qu’il sait s’occuper. Il a trouvé un lieu acceptable à ses yeux : une maison abandonnée par des blancs avec un point d’eau, un lieu intermédiaire entre leurs deux mondes. Il fait sa demande sans un mot au moyen d’une étrange danse rituelle, tournant des heures autour de la pièce où elle s’est réfugiée jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est rejeté.

Les deux enfants retrouveront  le monde des blancs sans qu’on en connaisse bien les détails. Pour nous, Frérot et Sœurette  sont en effet des enfants, même si la fillette pour le jeune aborigène a atteint la maturité sexuelle nécessaire. Tel est le décalage entre ces deux mondes.

Pas de voix off dans ce film, seulement des images ou des sons qui se superposent à la réalité : la musique aborigène se superposant au début du film aux images et aux bruits  de la ville et de ses tours où vit cette famille, les mirages de dromadaires avec cavaliers, là où il n’y a que des dromadaires, les images de la vie sauvage devenue rêvée après le retour à la vie civilisée.

Le film est envoûtant, pessimiste dans le sens où l’on voit bien que le monde sauvage est condamné, qu’il s’agisse de la survie des groupes humains isolés ou des animaux réduits à vivre dans des réserves ou des zoos et condamnés par les prélèvements  fous et le rétrécissement de l’habitat sauvage. Il montre aussi les profondes différences de mentalités concernant la place des femmes et leur inévitable subordination dans les sociétés traditionnelles. Les dernières images laissent à penser que Sœurette est partagée, mais de quoi rêve-t elle sinon peut-être de son enfance perdue ?

 

 

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