L’analyse transactionnelle comme ressource en situation de confinement

A l’invitation d’un collègue, je vais aborder  dans mon blog la situation de confinement à la lumière de l’A.T. Quand je me suis posé  la question, j’ai tout de suite pensé  aux besoins fondamentaux :  de stimulations, de signes de reconnaissance, de structure et de position. Etre confiné seul ou à plusieurs dans son espace privé, c’est être empêché d’avoir accès aux moyens de satisfaire un grand nombre de besoins.

J’aborderai dans une série de billets les réflexions que m’inspire la situation et je commencerai par le besoin de structure. J’aborderai les trois éléments : espace, temps et groupe, puis  le besoin de stimulations et de signes de reconnaissance, ainsi que le besoin de position.

Le besoin de structure concerne l’espace, le temps et le groupe.

L’espace 

La construction de l’espace pour chacun se fait à partir de la naissance depuis le berceau, la poussette, la chambre d’ado, puis le logis des jeunes adultes et enfin l’appartement ou la maison où vit toute une famille. A l’extérieur l’espace est plus ou moins autorisé, limité pour certains et moins pour d’autres : les garçons vivent plus souvent à l’extérieur dans des groupes de copains; les filles sont plus facilement maintenues à la maison. Les préceptes culturels le déterminent. Les adultes que nous sommes distinguent généralement l’espace public (et pour certains c’est le vaste monde!) et l’espace privé, ce dernier étant considéré comme devant être protégé des intrusions de l’extérieur, vécues comme des menaces.  Nos comportements diffèrent selon que nous sommes dans l’espace public ou privé. Dans l’abri de notre foyer nous nous sentons plus libres, à l’extérieur nous sommes plus contraints plus policés. Avec le confinement que devient le contrôle social? Les proches risquent de pâtir de nos accès d’humeur.

En quoi le confinement nous perturbe-t-il? Il supprime  l’espace public ou du moins tout ce qui s’y faisait doit désormais tenir dans l’espace privé, y compris les parties de ballon avec les enfants, et tout ce qui est à extérieur devient menaçant. C’est la forêt des contes, lieu de vie, d’activités mais aussi de dangers redoutables. Avec le virus, c’est comme à la guerre, l’ennemi est là, dehors et il peut entrer.

Déjà les activités professionnelles étaient entrées dans le foyer avec l’ordinateur et le travail à distance, mais là, c’est tout l’espace privé qui se trouve occupé par des activités qui se faisaient jusque là à l’extérieur. C’est le repli obligatoire.

Il va falloir structurer cet espace pour des activités qui n’étaient pas prévues pour lui. En temps de catastrophe, les salles de sport deviennent des dortoirs et les patinoires des annexes de la morgue.En temps d’épidémie, il faut rester chez soi. Il va nous falloir gérer la peur, une peur justifiée et alimentée par ceux qui ont la parole officiellement et qui peinent à trouver le juste équilibre entre information et sensation. Il va falloir gérer aussi la colère née de la frustration et gérer l’ennui. Certains de nous y sont mieux préparés car ils ont l’habitude de vivre seuls et s’occupent plus facilement. Mais le confinement qui est une contrainte réveille toutes sortes d’émotions angoisse et colères qui mettent fin à la fonction d’apaisement qu’assure habituellement le foyer. Il va falloir créer dans la maison des espaces dédiés à certaines activités, à certains moments. Ce que l’AT nous apprend, c’est l’importance de structurer l’espace, la diversité des manières de le faire. Le but est de laisser à chacun une place suffisamment importante.

Les points suivants que j’aborderai seront la structuration du temps et la structuration du groupe.

Au revoir les amis, à demain!

Le temps et le groupe

Les six manières de structurer son temps ont chacune une place dans le groupe des personnes confinées. Mais selon la dimension du groupe elles s’avèreront plus ou moins utiles. Pour une personne seule le retrait est imposé, donc mal vécu. Dans un groupe de deux,  comme  il est difficile de vivre sans cesse sous le regard de l’autre, des moments d’isolement sont essentiels. A plus forte raison dans les groupes plus nombreux. On ne peut pas toujours se réfugier dans les toilettes quand on a besoin de tranquillité!

Les rituels sont essentiels. Ce sont eux qui nous relient au passé et à l’avenir : comment on procède le matin au lever, ce qu’on prend au petit déjeuner (je ne fais rien avant d’avoir bu mon café!), comment on  se dit bonjour ou bonsoir. Même chose pour l’activité. Chaque fois qu’on peut conserver ses rites, ses manies, c’est bien.En revanche les règles de mise à distance sont dures à suivre et à vivre.

Le passe-temps est utile. C’est un automatisme de la conversation plutôt reposant. On n’a pas toujours envie de « se prendre la tête » comme disent les jeunes. Les conversations  sérieuses peuvent laisser la place  au bavardage.

Avec le travail et l’école à la maison , l’activité tient une grande place. Trop de place? Professionnelle, elle exige un espace de travail  contractualisé. Pensez à ce dessin humoristique que vous avez peut-être vu . Il représente la mère de famille au travail sur son ordinateur. Son mari et ses deux ados sont couchés au sol, muselés et ficelés pour ne pas la déranger. Reste l’activité pédagogique, source potentielle de conflits : les parents découvrent assez vite que l’enseignement est un métier exigeant et difficile! Dernier point : l’entretien de la maison d’autant plus nécessaire que l’on y vit à temps complet. Ceux et celles qui ne font jamais le ménage  découvrent ses joies.

On pourrait penser que le temps passé au foyer par les membres de la famille permettrait d’approfondir les liens et de favoriser les moments d’intimité.Ce n’est pas forcément le cas L’intimité est contrariée par les conditions du confinement, comme le retrait. Il est difficile de s’isoler. Or l’intimité dans un groupe suppose de se séparer du reste du groupe de faire bande à part. Le regard du groupe n’aide pas. Or c’est important.Il y a quand même aussi des partages d’intimité dans le groupe entier. Je pense aux films familiaux tournés dans l’enfance que l’on regarde 25 ans après ou au plat favori que l’on déguste ensemble.

Pour éviter l’intimité, on aura sans doute la tentation de se laisser aller à ses vieux démons et de s’abandonner à ses jeux psychologiques favoris. Ce sera plus que jamais l’occasion d’appliquer ce qu’on a appris à faire pour rester positif dans la vie. C’est une bonne occasion de s’entraîner à huit clos à appliquer la régulation de groupe et la négociation.Les jeux ludiques sont aussi une ressource importante ainsi que la lecture et le visionnement de films dont on se plaît à discuter ensuite. Que veut le peuple? Du pain et des jeux disaient les romains. Les jeux ne manquent pas à notre époque pour ceux qui les apprécient.

Le monde extérieur cesse d’être une ressource ordinaire, provisoirement. En revanche il continue de nous apporter les derniers contacts extérieurs, avec le téléphone, les téléréunions, les échanges avec nos amis et nos collègues ou notre famille sur ordinateurs. Nous sommes privés de contacts tactiles physiques, réduits à nos seules ressources. La ressource est en nous.

Les personnes isolées qui ont un cercle amical solide résisteront mieux car elles ont l’habitude de chercher les signes de reconnaissance dont elles ont besoin. Les familles peuvent en revanche s’y entraîner. Vous pouvez utiliser aussi une application comme TOOBEE où vous choisissez chaque jour les affirmations  particulières destinées à vous soutenir le moral.  J’ai choisi aujourd’hui : « J’apprends de chaque expérience ». J’ajoute « J’accueille avec gratitude les cadeaux de la vie ».

La structure du groupe est importante : une personne seule n’est pas un groupe, un couple non plus, même si une certaine hiérarchie peut exister en fonction des cultures. Les femmes sont plus à l’aise en général dans l’espace de leur foyer. C’est leur domaine. Les hommes beaucoup moins . C’est le monde extérieur qui est à eux. Ils risquent de s’y sentir en prison. Bonne occasion de vivre ce que vivent beaucoup de femmes. Avec la découverte du confort que représente un appartement propre et bien rangé, ils ont l’occasion de comprendre comment elles réalisent ce miracle. Dans une famille plus grande il y a les adultes et les enfants. Qu’ils soient petites ou adolescents a son importance. Les besoins sont différents. Chacun doit donc pouvoir trouver sa place et le respect de ses besoins. Tous les états du moi seront mobilisés!

La prochaine fois, nous aborderons  les besoins de stimulations et de signes de reconnaissance.

A très bientôt!

Les besoins de stimulations et de signes de reconnaissance.

Avec l’épidémie, nous sommes soumis à rude épreuve. Le confinement limite au maximum les contacts physiques alors que nous en avons un grand besoin. Les stimulations sensorielles sont diverses, mais tout ce qui concerne le toucher entre humains est proscrit car c’est ainsi que le virus se transmet.  On ne s’embrasse donc plus, on ne se serre plus la main et la zone de proximité ne doit plus être inférieure à un mètre cinquante. Il nous reste la vue, les sons, l’odorat, le goût (qui peuvent dépendant être altérés par la maladie) et le toucher des objets : peluches, doudoux, fourrures, vêtements en cashmere ou en mohair, couvertures toute douces. L’exception importante est la présence de nos animaux de compagnie qu’on peut caresser qui sont chauds, vivants et qui savent montrer leur affection.

Restent les stimulations  intellectuelles, la lecture, la radio, les discussions avec les proches ou avec les connaissances qu’on se fait sur les réseaux sociaux, les jeux de société. Les ressources  des personnes seules sont limitées avec la rareté des contacts humains. Pour le coup la solidarité à l’égard des personnes bloquées  chez elles va devoir se déployer.

Le risque avec les signes de reconnaissance que l’on nomme aussi « caresses » et qui sont des stimulations symboliques serait de les contingenter comme s’ils devaient manquer, comme les pâtes, le riz et le papier toilettes. Or la source en est infinie comme les moyens que se donnent actuellement les Etats pour sortir de la pandémie et ménager l’avenir. Claude Steiner nous l’a bien dit dans « Le conte chaud et doux des chaudoudoux ». Souhaitons que les femmes et les hommes découvrent  l’usage intensif des chaudoudoux (conditionnels ou inconditionnels) et se détournent des froidpiquants ! Pour en recevoir, donnons-en, demandons-les et remercions pour ceux qu’on nous donne. Les grandes personnes ont bien besoin de réapprendre ce qu’elles pratiquaient dans leur enfance.

Quand ils sont inconditionnels ils ne doivent plus passer par les caresses physiques. C’est pour un temps seulement. Il passent par les mots comme ceux qui visent le comportement et qu’on nomme conditionnels. Profitons-en pour enrichir notre lexique de signes de reconnaissance. Faisons des concours comme on fait des concours de blagues !

Bien sûr il reste dans le secret des familles confinées les maltraitances envers les plus faibles, les colères, les coups. Le confinement aggrave ces comportements destructeurs et rend plus difficile d’apporter du secours. Témoigner est important.

On accuse les professionnels du bien-être et de la psychologie de développer un langage de bisousnours. Les analystes transactionnels savent bien que le mal existe, que la rage, la peur, le désespoir circulent et qu’ils font partie de notre humanité. Ils et elles veillent cependant à pacifier les relations et se positionnent par rapport à l’autre à égalité, dans une dynamique optimiste (position de vie ++).

Berne avec les positions de vie tripartites nous montre comment, dans ses discours et ses comportements, chacun se situe par rapport à l’autre et dans le même mouvement par rapport au monde. La position démocratique « Personne ne doit rester au bord du chemin » serait  MOI+, VOUS+, EUX+. La position cynique de quelque responsable politique « De toute façon, des gens meurent tous les jours ; il n’y a rien à faire », MOI-, VOUS-, EUX-. Les mouvements de solidarité sont l’expression de nos valeurs.

A bientôt pour la suite!

Le harcèlement sexuel, une affaire de pouvoir et d’abus de pouvoir

Claude Steiner, analyste transactionnel américain, dans son livre « L’autre face du pouvoir »[1], a décrit de manière très complète les rapports de force et de contrôle entre les personnes et proposé des stratégies pour les limiter et en sortir. Il s’intéresse en effet à l’aspect psychologique et sociétal de la domination sur l’autre et propose des solutions de résistance face à ce qu’il nomme « les jeux de pouvoir ». Ces jeux de pouvoir sont conscients, délibérés, appris dès l’enfance. Il s’agit de forcer l’autre, d’obtenir de lui quelque chose qu’il ne  donnerait pas même si on le demandait. Ceux qui détiennent un pouvoir font tout pour le garder, c’est pourquoi malgré les sérieux progrès obtenus par elles ces cinquante dernières années, « les femmes du monde entier  continuent à mener une vie sous le signe de la persécution, de la pauvreté et de la dégradation, situation inchangée au cours de siècles ». D’où l’importance de regarder de près comment ça fonctionne que ce soit dans la rue, dans la famille ou au travail.

 Sa grille d’identification peut être utile pour les victimes. Il distingue en effet plusieurs catégories dans l’exercice du pouvoir sur l’autre :

  • le pouvoir physique qui s’exerce par le corps
  • et le pouvoir psychologique qui passe par les mots.

Dans chacune de ces deux catégories l’exercice du pouvoir peut être grossier, donc visible ou subtil et plus difficile à identifier et à décrire.

 Cette grille s ‘applique à la sexualité, la description du mécanisme de domination étant particulièrement éclairante. Elle peut aider les victimes à décrire ce qu’elles subissent.

Dans la catégorie des jeux de pouvoir physiques où l’on utilise son corps, quand ils sont grossiers et violents, ce sont les coups, la menace de mort avec une arme, l’agression de nature sexuelle comme le viol. Ce sont les seuls qui sont considérés comme relevant du tribunal. Face à ce type de situation, il est légitime de vouloir d’abord sauver sa vie.

Quand ils sont subtils le corps est utilisé pour faire pression et intimider : barrer le passage, toucher l’autre comme si de rien n’était, envahir son espace ; le positionnement dans l’espace (pensons au rôle de l’estrade dans les classes, à la disposition des meubles dans un bureau destinée à faire en sorte que l’autre se sente fragilisé) mais aussi le luxe des vêtements, prolongement du corps, renforcent les effets de pouvoir comme source potentielle de domination.

Le volant psychologique grossier c’est la menace verbale orale ou écrite, les injures, le chantage (vous perdrez votre boulot  si…!), les propositions sexuelles grossières, les jeux de mots provocants ou dévalorisants, les mensonge. Toujours difficile à prouver si on n’a pas gardé de trace physique des messages.

Les pressions psychologiques subtiles sont plus difficiles à caractériser : plaisanteries, allusions, jeux de mots, histoires à double sens, irruption du sexuel dans le domaine professionnel, mensonges par omission, conditionnement publicitaire.

Steiner pense qu’une majorité d’entre nous est entrainée à obéir depuis l’enfance et à se soumettre à ceux qui ont le pouvoir. C’est en rapport avec la structure familiale de type patriarcal qui donne raison aux mâles dans la vie quotidienne du petit enfant. Pour réussir dans une société de compétition, on exploite la faiblesse de l’autre. Et les prédateurs devinent à qui s’attaquer et qui éviter. Son livre nous enseigne comment, à titre personnel,  se libérer du contrôle subi mais aussi de la tentation de contrôler l’autre.

Pour celles et ceux qui refusent de devenir victimes, il s’agit d’identifier le jeu de pouvoir, de faire dévier la manœuvre et de choisir une stratégie créative en guise de réponse. Le travail passe par le renforcement de la conscience de soi, de ses droits et de sa valeur pour ne pas partir battue d’avance. Il faut refuser de continuer à être une victime et se dire dans sa tête : Je ne me laisserai pas faire !

Dans le cas du harcèlement sexuel, regardons en effet ce qui se passe quand un homme fait pression sur une femme pour obtenir quelque chose qu’elle refuse : soit elle  cède parce qu’elle est vulnérable (elle ne voit pas où est le problème, se sent obligée d’obéir sans faire d’histoires, ou encore elle  refuse clairement et fait un peu de bruit. Dans ce cas, il augmente la pression. C’est le plus fort qui gagne. La protestation est limitée à cause de la pression externe et interne qui pèse sur les femmes en matière de sexualité : on ne fait pas de bruit, on est sage, on est douce et raisonnable ; celle qui attitre l’attention est coupable. Or il faut peut-être apprendre à contre-attaquer. Voyons comment.

Il y a des femmes réputées pour ne pas se laisser faire  et qui répondent à l’attaque par l’attaque par exemple en giflant un malotru ou en lui donnant un coup de pied là où ça fait mal. Pour réagir en attaquant  il faut dépasser la crainte du scandale, des hurlements, de la violence verbale. Crier, s’indigner, attirer l’attention et semer la peur dans le camp adverse n’est pas à la portée de la plupart des femmes à cause de leur éducation. Si elles veulent se lancer là-dedans il leur faudra avoir de bonnes raisons (se faire respecter en est une) et s’entraîner. Il faut donc au départ sortir de la position de victime alors même qu’on subit la situation et prendre le risque « insupportable » de celle de « persécutrice mal élevée ».

Un bon exemple de situation exceptionnelle d’escalade se trouve dans le film jubilatoire « La journée de la jupe » où Isabelle Adjani, prof de banlieue jusqu’ici acharnée à procurer à ses élèves éducation et connaissances, armée d’un revolver, disait enfin à sa classe réunie dans la salle de sport, où elle s’était enfermée avec eux, tout ce qu’elle était censée leur enseigner et qu’ils étaient obligés d’écouter, sous la menace. Tout le monde n’a pas un revolver pour inverser le rapport de force, mais les femmes qui pratiquent des sports de combat peuvent créer la surprise quand on les attaque.

Contre-attaquer verbalement demande de l’assurance. Marlène Schiappa en est un bon exemple. Interrompue à la tribune  par les cris de députés hostiles quand elle défendait les droits des femmes elle leur a sorti « Gardez vos nerfs ! ». La réplique les a fait taire.

En dehors de se soumettre ou d’attaquer en retour, y-a-il d’autres  choix ? Steiner croit que oui, mais cela ne concerne pas la violence physique où la victime est le plus souvent impuissante, les plus forts choisissant plutôt les plus faibles comme victimes. Sont concernées les autres formes de jeu de pouvoir : la forme physique subtile où l’on joue de son corps pour impressionner l’autre et les formes psychologiques grossières et subtiles qui utilisent les mots.

Quand le rapport de force est défavorable, Claude Steiner conseille la coopération. Elle suppose de se situer à égalité pour négocier et que chacun cherche son intérêt et accepte que l’autre suive aussi son intérêt.  Il arrive qu’une personne agressée arrive à discuter avec son agresseur. On aurait intérêt à creuser ce type de possibilité. Steiner envisage aussi une stratégie de lâcher prise qui revient à sortir des rapports de force. Elle implique de renoncer à la relation dès qu’elle ne convient pas. Sortir de la relation de pouvoir entre homme et femme signifie qu’on est de même force et qu’on va créer d’autres types de relations. C’est là qu’intervient la créativité. Elle se pratique dans les groupes de développement personnel.

Le travail effectué depuis quelques années par des associations d’aide aux femmes va dans ce sens. Il a l’avantage d’être collectif et de chercher à mobiliser les victimes potentielles.

En ce qui concerne les lieux de travail, une première piste  est de d’enseigner la loi et de la rappeler : afficher les peines encourues, distribuer des documents les rappelant, donner les définitions des abus sexuels, rappeler les règles de déontologie, informer sur les aides aux victimes. Sur le lieu de travail, la place est au travail. Ailleurs ce qu’il fait regarde chacun. Un autre choix : s’appuyer sur la solidarité militante des autres femmes, des collègues  et des amis au travers des réseaux, des lieux d’écoute et de partage. Ce milieu nourricier et combattif protège et soutient.

L’information des filles et des garçons, la dénonciation des abus sont essentiels : Les travaux d’éducation des associations sont intéressants : je pense à celle qui avait installé à Bruxelles des panneaux d’affichage où des femmes venaient écrire les injures dont elles étaient abreuvées dans la rue. L’étendue des agressions est alors apparue.  Il doit aussi être possible de conduire des groupes de parole où les unes et les autres confieront comment elles ont réussi à déjouer un harcèlement, comment elles ont maitrisé leur peur.

Quand des garçons interrogés répondent que les filles cherchent à obtenir leur attention et leurs remarques en s’habillant de manière provocante, elles répondent qu’elles s’habillent pour elles et pas pour leur plaire, ce qui n’empêche pas certaines erreurs de jugement car vouloir à tout prix casser les codes du milieu comporte des risques. Si les garçons croient sincèrement qu’elles envoient des signaux pour être sexuellement sollicitées et bousculées, c’est qu’ils sont prisonniers de leurs représentations des femmes, mais elles aussi ont à réfléchir sur l’adaptation raisonnable en milieu hostile.  Se parler et s’écouter dans un cadre où l’on peut s’entendre les uns les autres serait une bonne chose.

Je crois beaucoup aux groupes de parole où l’on prend de l’assurance, où l’on échange idées et recettes, tout en se soutenant. Les jeux de rôle permettent de se mettre concrètement à la place des autres, d’élargir sa vision du monde et  de créer du nouveau.

Dans un autre texte j’ai abordé la zone grise de la séduction au nom de laquelle certaines femmes rejettent le combat féministe.

[1] Claude Steiner : L’autre face du pouvoir, version française : Desclée de Brouwer 1995

La séduction, une zone grise 

J’ai entendu des femmes exprimer la crainte que la dénonciation actuelle du harcèlement sexuel ne conduise, par ce qu’elles perçoivent comme des excès, à la fin de la séduction  « à la française ».

C’est pourquoi elles refusent l’étiquette de « féministes ». En revanche, elles sont d’accord pour dénoncer les retards et les décalages dans l’application de l’égalité des droits, ce qui est la définition même d’une position de féministe. Cela  s’explique par un déni très répandu de la réalité de la domination masculine dans notre société pourtant avancée. Ce déni est important chez les hommes qui confondent leurs privilèges avec l’effet de leurs qualités personnelles (ils sont plus forts, plus intelligents, plus aptes à commander..), mais il existe aussi chez les femmes (c’est normal parce qu’ils sont plus forts etc). Sans ce déni, on ne verrait pas tant de personnes tomber de haut en découvrant les si nombreux témoignages de harcèlement, se souvenant alors brusquement de tel ou tel événement déplaisant de leur vie, refoulé pour éviter le sentiment d’impuissance et la paralysie. En lisant les témoignages des femmes, il n’y aurait pas de prises de conscience aussi nombreuses. Si la parole des femmes se libère, c’est parce qu’elle a pu être partagée avec beaucoup d’autres femmes à partir du moment où des personnalités importantes comme les actrices, les journalistes, les militantes politiques ont osé dire ce qui ne pouvait pas l’être jusqu’alors sans risquer de voir leur réputation détruite, leur travail perdu et sans entendre accusations, dénigrement et ricanements.

La théorie selon laquelle, en France, la relation homme/femme serait toute de courtoisie et de complicité et propice aux relations amoureuses saines ne me paraît pas bien crédible en effet. Nous sommes là dans une zone grise, où l’on ne sait pas trop que croire tant les indices sont flous sur les intentions de chacun. C’est pourquoi je crois utile de regarder de près de quoi il s’agit quand on parle de séduction.

Qu’est-ce que séduire ? C’est  chercher à plaire, impulsion naturelle très partagée. La question suivante c’est : qu’est-ce qu’on cherche à obtenir de l’autre ? Cela peut être des stimulations physiques ou psychologiques, des marques d’attention ou des signes de reconnaissance qui nous font du bien, du plaisir, mais aussi du réconfort dans une mauvaise passe, du soutien dans un projet, des avantages, des faveurs…. Qu’est-ce qu’on promet  implicitement? A quoi est-ce qu’on  s’engage explicitement ? Toutes ces questions sont légitimes.

Dans les échanges de la séduction à orientation sexuelle, on dit que les hommes se risquent à faire une proposition quand ils ont perçu qu’ils en avaient reçu l’autorisation de la femme, cette autorisation étant donnée au niveau non verbal. Ce serait toujours la femme qui déciderait. Ne nous étonnons pas qu’il y ait beaucoup de malentendus .

Le problème, c’est ce qu’elle souhaite vraiment et ce qui la pousse :

  • Si c’est le simple désir de plaire, par exemple pour garder son travail ou pour créer une meilleure ambiance, le risque pour elle est de méconnaître la signification sociale donnée à son comportement. Vouloir plaire n’est pas critiquable en soi. Encore faut-il être consciente de ce qu’on cherche : des compliments, des attentions, du réconfort après une épreuve, une réassurance, une réponse sexuelle ?
  • Si c’est susciter le désir sans se sentir pour autant obligée de le satisfaire afin de flatter son image, il vaut mieux mesurer les risques. Le cas est fréquent chez les ados qui testent leur féminité sur leur entourage. Les paroles, le comportement, l’habillement, tout compte. Mais leur âge est devenu une barrière éthique dans le jeu de la séduction quand elles visent des hommes qui ne sont pas de leur âge. Pour les femmes adultes, elles sont qualifiées le plus souvent d’allumeuses et d’aguicheuses par ceux qui avaient cru comprendre que leur comportement impliquait une promesse. Savoir donc que les jeux de séduction impliquent ou non une promesse est important et que ceux qui y croient peuvent exprimer de la colère quand ils sont déçus. La promesse implicite peut concerner l’engagement. C’est le thème du film : « Séduite et abandonnée »
  • Entre adultes consentants, c’est « je veux, je ne veux pas » ; une sorte de test réciproque comme dans la danse où les corps vérifient qu’ils sont dans le même tempo. Rien n’est promis et tout peut l’être. Mais on reste dans le non-dit. C’est pourquoi je parle de zone grise : quand les situations dérapent il est facile de se réfugier derrière l’argument : elle était d’accord ! C’est elle qui m’a dragué ! Il m’avait promis. C’est un lâche !

L’accord explicité n’est pas encore complètement entré dans la culture de la drague, même si les applications sur internet permettent des rencontres clairement volontaires. La motivation de chacun n’est pas forcément claire non plus, d’où l’importance de chercher à identifier ses propres méconnaissances et de se poser la question de ses motivations :

  • Qu’est-ce que je cherche, au fond ?
  • Est-ce la bonne personne pour cela ?
  • Qu’est ce que l’autre veut ?
  • Qu’est ce que je ne veux pas ?

La dernière question est peut-être la plus importante. Séduire pour un homme en faisant pression montre le désir, qu’il juge parfois à tort valorisant pour l’autre, mais jusqu’où faire pression ? Séduire pour les femmes est un moyen d’obtenir un pouvoir qu’elles n’ont pas dans l’état actuel de la société. D’où la tentation de jouer ce jeu quand elles sont dans un rapport de dépendance à l’homme. Les images de la pratique de séduction que l’on trouve dans les films, les séries ne donnent–elles pas l’idée qu’un non n’est pas toujours vraiment un non ? D’où l’importance d’exprimer explicitement son consentement et son refus.  D’où aussi la conscience des risques à mélanger flirt et vie professionnelle. On est dans la zone entre séduction et pression. Les règles de déontologie sont alors un garde-fou dès qu’il existe un lien de subordination.

Avec les progrès espérés vers plus d’égalité, il est probable  que les relations de pouvoir entre les gens concerneront moins le genre et seulement les individus. Chacun apprendra comme il pourra à se débrouiller avec le pouvoir, le sien et celui des autres. Chacun devra continuer à « faire ses classes » pour apprendre à vivre dans le monde tel qu’il est.

Agnès Le Guernic

 

Face au harcèlement sexuel, comment font les femmes ? Elles se débrouillent !

On n’analyse pas toujours avec précision les rapports de domination, même si on sait les repérer : relations asymétriques, Etat du moi Enfant chez le dominé, Parent chez le dominant[1].  L’attention portée aux abus de pouvoir manifestes dans le harcèlement moral est récente. La plupart des gens sont tombés des nues quand ces questions ont fait l’objet  de l’attention médiatique à l’occasion de la sortie du livre de  Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral et la  violence perverse au quotidien. Elle a ensuite écrit « Femmes sous emprise » sur la violence dans le couple.

Et voilà que l’affaire Harvey Weinstein, ce producteur américain accusé de harcèlement et de viol par plusieurs actrices déclenche des révélations en chaine de la part de très nombreuses femmes sur les réseaux sociaux ! Le harcèlement sexuel est mis à la une et on découvre que pratiquement toutes les femmes en ont subi l’expérience soit de manière en apparence anodine, qu’on appelle flirt lourdingue, soit  de manière gravissime. Il s’agit dans tous les cas de pouvoir et d’abus de pouvoir qui se font avec la complicité de la société toute entière qui leur assure l’impunité dans la plupart des cas. A l’occasion des discussions dans les médias est sorti le constat : les femmes se débrouillent comme elles peuvent face au harcèlement sexuel et c’est pourquoi je pose la question : comment font-elles ?

 L’analyse transactionnelle est particulièrement outillée pour analyser ces situations. Elle s’intéresse en effet à l’aspect psychologique et au mécanisme de la domination sur l’autre.  Pourra-t-elle nous proposer des solutions ?

 Claude Steiner, avec la description des jeux de pouvoir propose une manière d’analyser la domination et les abus de pouvoir. Il distingue plusieurs catégories dans l’exercice du pouvoir sur l’autre : le pouvoir physique qui s’exerce par le corps et le pouvoir psychologique qui passe par les mots. Dans chacune de ces deux catégories l’exercice du pouvoir peut être grossier, donc visible ou subtil et plus difficile à identifier et à décrire. Il s’y ajoute qu’on peut exercer le pouvoir depuis une position haute (jeux actifs du prédateur) ou basse (jeux passifs du séducteur ou du rebelle systématique).

Les jeux de pouvoir sont conscients, délibérés. Il s’agit de forcer l’autre, d’obtenir de lui quelque chose qu’il ne  donnerait pas même si on le demandait.

 Quand il s’agit de sexualité, la description des jeux de pouvoir et de leur mécanisme est particulièrement éclairante.

Dans la catégorie des rapports physiques où l’on utilise son corps, quand ils sont grossiers et violents, ce sont les coups, la menace de mort avec une arme, l’agression de nature sexuelle; quand ils sont subtils le corps est utilisé pour faire pression : barrer le passage, toucher l’autre comme si de rien n’était, faire un clin d’œil comme si on était complice ; les vêtements prolongement du corps, renforcent le pouvoir. Ils jouent un rôle dans l’exercice du pouvoir, mais ne peuvent pas être ouvertement mis en cause dans le harcèlement. Ils peuvent cependant être source d’humiliation ou de fierté.

Le volant psychologique grossier c’est la menace verbale orale ou écrite, les injures, le chantage (vous perdrez votre boulot  si…!), les propositions sexuelles grossières, les jeux de mots provocants ou dévalorisants.

Les pressions psychologiques subtiles sont plus difficiles à caractériser : plaisanteries, allusions, jeux de mots, histoires à double sens, irruption du sexuel dans le domaine professionnel.

Comment font les femmes quand elles se retrouvent dans ces situations ?

Il faut bien voir qu’elles ne sont attaquées que si elles sont perçues comme des proies possibles. On s’en prend moins à des femmes puissantes, encore que….. ! L’exemple du vote de la loi sur l’avortement à l’assemblée nationale française, milieu sexiste s’il en est, le prouve. Il s’agissait de sexisme ordinaire. La complicité d’un groupe d’hommes goguenards a facilité les attaques verbales indécentes contre la ministre Simone Veil défendant la loi sur l’avortement. Actuellement encore, certains députés se sont illustrés en imitant  le gloussement des poules quand une femme était à la tribune.

Certaines femmes ont été mieux protégées par leur éducation, leur milieu ou bien elles ont eu plus de chance. Mais toutes, si elles sont honnêtes, ont eu à connaître à un moment ou à un autre des gestes déplacés et des pressions pour obtenir des faveurs sexuelles qu’elles n’étaient pas d’accord pour donner.

Il est donc important de se poser la question : comment se débrouillent-elles ?

 – La première stratégie est d’ignorer, de faire comme si elles n’avaient rien remarqué. Cela permet de garder l’illusion d’une tentative de séduction qui cessera si on ne répond pas. C’est ce que les filles apprennent vite à faire, par exemple quand elles sont sifflées et interpellées dans la rue. Ca marche assez bien dans l’espace public. Dans les lieux fermés, il faut s’attendre à une escalade. On passe vite à une agression plus ciblée, un degré au-dessus.

La deuxième stratégie alors est l’évitement qui demande de la ruse : il s’agit de ne jamais rester seule face à son persécuteur. Certains abandonnent ; d’autres non. Cela devient un jeu excitant. Le prédateur fait tout pour coincer sa proie et y réussit forcément un jour, quitte à agir en présence de témoins jugés inoffensifs ou complices. En cas de protestation de ceux-ci il n’hésite pas à les attaquer, ironiser, minimiser ses actes et solliciter leur complaisance. En effet le persécuteur a une force : il est sûr de lui. Il n’a aucune compassion pour le désarroi de sa victime. C’est un prédateur face à une proie qui cherche le salut dans la fuite. Les femmes n’ont pas appris à attaquer. La société décourage ce type de réaction.

– La troisième stratégie est de faire face avec des mots, de clarifier la situation et de confronter l’autre. C’est le cas de cette femme qui dit tranquillement : « Non, je ne couche pas ! Je suis là pour mon travail et rien d’autre ! ». L’avantage c’est que la femme ne peut s’accuser d’avoir été ambiguë. Elle a pris un risque, celui de se tromper et d’être ridiculisée (Pour qui vous prenez-vous ?), mais elle est sur du solide. Elle espère que cela passera pour un malentendu. Cette stratégie peut arrêter certains prédateurs moins sûrs d’eux car en situations  moins favorables, mais ce n’est pas toujours suffisant à empêcher la répétition. On reste dans ce que certains appellent la zone grise, entre séduction déguisée et harcèlement.

– La quatrième stratégie est de prévenir l’entourage pour obtenir de l’aide officieuse (de collègues, du syndicat), puis officielle (médecin du travail, responsable RH). On sait quelle est la suite, on se prépare à pouvoir prouver ses dires. Certaines abandonnent.

– Il leur reste la possibilité de se faire muter, de démissionner et déménager et enfin de porter plainte, s’engageant dans une épreuve durable et à haut risque d’après les nombreux témoignages. Dans ces trois derniers cas, c’est la guerre contre le déni, la mauvaise foi. Car le prédateur est soutenu par le système judiciaire puisque la femme doit prouver le harcèlement, ce qui est difficile comme nous l’avons vu. Il est pratiquement obligé de se défendre en attaquant pour insinuations calomnieuses car sinon c’est comme s’il avouait sa culpabilité. La société étant solidaire avec les hommes prédateurs sexuels, la femme se trouve isolée. Elle a le plus grand mal à faire reconnaître ses droits et à se reconstruire.

Ces 7 stratégies, les plus employées, sont décevantes. Le phénomène de la violence sexuelle reste caché. Personne n’en parle ouvertement sauf lors de périodes de grand déballage comme en ce moment. L’abus de pouvoir commence pour certains dans la famille avec la complicité des parents, des frères et sœurs et des autres proches, dont les voisins ; il continue à l’école où il donne lieu à des suicides d’enfants persécutés par leurs camarades de classe sur internet. On y voit intervenir les effets de groupe. Il se poursuit dans la rue, avec la complicité du groupe de garçons, de filles, d’amis ; puis lors des études (pensez aux bizutages !) et au travail. La mise en place des rapports de pouvoir visent à obtenir des avantages qu’on n’obtiendrait pas en les demandant. C’est une manière de faire l’impasse sur le consentement. Tout cela marche parce que les filles ont intériorisé qu’elles devaient être douces, accommodantes, qu’elles devaient servir et séduire.

Y-a-t-il d’autres manières d’agir qui puissent être utiles ?

Elles passent par le renforcement de la conscience de ses droits et de sa valeur et par la solidarité.

Il y a des femmes réputées pour ne pas se laisser faire  et qui répondent à l’attaque par l’attaque. Dans un jeu de pouvoir, c’est le plus fort qui l’emporte. Encore faut-il être le plus fort ou le plus rusé comme le personnage du renard dans les fables. Pour réagir en attaquant  il faut dépasser la crainte du scandale, des hurlements, de la violence verbale. Crier, s’indigner pour obtenir l’attention et semer la peur dans le camp adverse n’est pas à la portée de la plupart des femmes à cause de leur éducation. Si elles veulent se lancer là-dedans il leur faudra avoir de bonnes raisons (se faire respecter en est une) et s’entraîner. Il faut donc au départ sortir de la position de victime alors même qu’on est objectivement victime des passions et des goûts du prédateur et prendre le risque de celle de persécuteur.

Un bon exemple de situation exceptionnelle se trouve dans le film jubilatoire « La journée de la jupe » où Isabelle Adjani, prof de banlieue armée d’un revolver, disait enfin à sa classe réunie dans la salle de sport, où elle s’était enfermée avec eux tout ce qu’elle avait sur le cœur. Tout le monde n’a pas un revolver pour renverser le rapport de force, mais certaines femmes pratiquent des sports de combat pour se défendre.

Contrattaquer verbalement demande de l’assurance. Marlène Schiappa en est un bon exemple. Interrompue à la tribune  par les cris de députés hostiles quand elle défendait les droit des femmes elle leur a sorti « Gardez vos nerfs ! ». La réplique les a fait taire.

Une autre solution est de rappeler la loi : afficher les peines encourues, distribuer des documents les rappelant, donner les définitions des abus sexuels, rappeler les règles de déontologie, informer sur les aides aux victimes. Sur le lieu de travail, la place est au travail. Ailleurs ce qu’il fait regarde chacun.

Autre choix : la solidarité des autres femmes, des collègues  et des amis au travers des réseaux, des lieux d’écoute et de partage.

L’information des filles et des garçons, la dénonciation des abus : Les travaux des associations sont intéressants : je pense à celle qui a installé à Bruxelles des panneaux d’affichage où des femmes venaient écrire les injures dont elles étaient abreuvées dans la rue. L’étendue des agressions apparaît alors.  Il doit aussi être possible de conduire des groupes de parole où les unes et les autres confieront comment elles ont réussi à déjouer un harcèlement, comment elles ont maitrisé leur peur. Un peu de créativité fait du bien.

Quand des garçons interrogés répondent que les filles cherchent à obtenir leur intérêt et leurs remarques en s’habillant de manière provocante, elles répondent qu’elles s’habillent pour elles et pas pour leur plaire. S’ils croient sincèrement qu’elles envoient des signaux pour être sexuellement sollicitées et bousculées, c’est qu’ils sont prisonniers de leurs représentations des femmes.  Parler et écouter dans un cadre où l’on peut s’entendre les uns les autres serait une bonne chose .

Une zone grise :

Les jeux de pouvoirs peuvent être actifs ou passifs, selon qu’on a la position haute ou basse dans la relation.. Pour comprendre comment les jeux de pouvoir passifs peuvent exister, pensons aux stratégies des enfants pour résister à leurs parents quand ils veulent leur imposer des limites. Ils font ceux qui n’entendent pas, ils trainent, ils protestent, supplient pour obtenir des délais, crient très fort pour attirer l’attention et faire honte à leurs parents en public. Ils boudent, les menaçant de perdre leur amour.  Certains parents abandonnent tout effort d’éducation devant l’enfant dont ils ont fait un roi. Les adultes sont battus par beaucoup plus faible qu’eux. Les stratégies utilisées sont un mélange de séduction et de menace. Les enfants en position basse au départ sont en position de pouvoir.

La zone grise est de cette nature. Séduire pour un homme en faisant pression montre le désir, jugé valorisant pour l’autre, mais jusqu’où faire pression ? Séduire pour les femmes est un moyen d’obtenir un pouvoir qu’elles n’ont pas naturellement. D’où la tentation de jouer ce jeu quand elles sont dans un rapport de dépendance à l’homme. Les images de la pratique de séduction que l’on trouve dans les films, les séries ne donnent–elles pas l’idée qu’un non n’est pas toujours vraiment un non ? D’où l’importance d’exprimer explicitement son consentement.  D’où aussi la conscience des risques à mélanger flirt et vie professionnelle. On est dans la zone entre séduction et pression. Les règles de déontologie sont alors un garde-fou.

Avec les progrès espérés de nos sociétés démocratiques il est probable  que les relations de pouvoir entre les gens concerneront moins le genre et seulement les individus. Chacun apprendra comme il pourra à se débrouiller avec le pouvoir, le sien et celui des autres. Chacun devra continuer à « faire ses classes » pour apprendre à vivre dans le monde tel qu’il est.

[1] L’Etat du moi en analyse transactionnelle se manifeste par des traits de comportement observables qui renvoie à l’enfance ou aux modèles intégrés par la personne. L’Enfant reproduit les attitudes, émotions, comportements que nous avions enfant et le Parent les attitudes imitées de nos figures parentales.

« Les demi-sœurs de Cendrillon »[1], une mise garde sur le pouvoir au féminin par Toni Morrison

 Toni  Morrison dans ce discours aux étudiantes de la faculté Barnard à New York en 1979 aborde le risque et la tentation d’asservissement de femmes par d’autres femmes dans un monde où les femmes quel que soit leur milieu d’origine pourront accéder au pouvoir. C’est un problème contemporain. Lorsqu’il était dirigé contre d’autres femmes,explique-t-elle, le pouvoir féminin s’est historiquement exercé d’une façon que l’on a qualifiée de « masculine ». Les étudiantes de Barnard seront bientôt en mesure de l’exercer de même.

Pour les mettre en garde contre ce risque, elle se réfère au conte de fée « Cendrillon »,  largement lu aux enfants de maternelle et se demande comment pourront grandir les demi-sœurs de Cendrillon, élevées par une mère qui asservissait une autre fille. Elles ne sont pas laides, maladroites ou idiotes. Elles sont de condition élevée et doivent visiblement devenir des femmes de pouvoir. Elles ont vu ce qu’est la violente domination d’une autre femme ; elles y ont pris part. Seront-elles cruelles quand elles seront en position d’asservir d’autres enfants ou même de s’occuper de leur propre mère ?

Toni Morrison se dit affolée par la violence des femmes entre elles, violence professionnelle, violence compétitive, violence affective ; empressement à asservir d’autres femmes. Elle invite donc les étudiantes de Barnard qui vont bientôt prendre leur place dans le monde économique et social et y occuperont le statut des demi-sœurs, à rompre avec une manière d’exercer le pouvoir qu’on peut qualifier de « masculine ». Elle leur dit que dans la réalisation de leurs objectifs personnels elles ne doivent pas faire des choix fondés uniquement sur leur sûreté ou leur sécurité. Elle ajoute : « Rien n’est sans dangerLes choses de valeur le sont rarement. Il n’est pas sans danger d’avoir un enfant. Il n’est pas sans danger de braver le statu quo. Il n’est pas sans danger de choisir un travail qui n’a jamais été fait auparavant. Ni de faire un travail ancien de façon nouvelle. Il y aura toujours quelqu’un pour vous en empêcher. »

Tout en poursuivant les ambitions les plus élevées, il ne faut donc pas que notre sécurité personnelle diminue la sécurité de nos demi-sœurs. En exerçant le pouvoir que nous sommes persuadées de mériter, ne lui permettons pas d’asservir nos demi-sœurs.

Les droits des femmes ne sont pas uniquement une abstraction, une cause : ce sont aussi une affaire personnelle.

Le chemin qu’elle nous indique est fort. L’accent est mis sur la relation et l’engagement. Je n’oublierai pas les demi-sœurs de Cendrillon !

[1] Toni Morrison, La source de l’amour-propre, Essais choisis, discours et méditations. Christian Bourgeois Editeur, 2019